CHAPITRE XVIII
Sentiments d'une àme qui s'abandonne entre les mains de son Créateur, et qui, mettant en lui sa confiance, lui jure une fidélité éternelle.
Seigneur, les mêmes raisons, les mêmes motifs qui m'obligent à vous aimer, m'obligent aussi à mettre en vous toute ma confiance. En effet, en qui espèrerai-je, si ce n'est en Celui qui m'a tant aimé, qui m'a comblé de tant de biens, qui a tant souffert pour moi, qui m'a appelé tant de fois, qui m'a attendu, qui m'a supporté, qui m'a pardonné tant de péchés et délivré de tant de maux? En qui espèrerai-je, si ce n'est en Celui qui est infiniment miséricordieux, compatissant, bon, affectueux, patient et rempli de clémence ? En qui espèrerai-je, si ce n'est en Celui qui est mon Père, et qui est
tout-puissant ? Père pour m'aimer ; tout-puissant pour guérir les maux de mon âme. Père pour me vouloir du bien; tout-puissant pour m'en faire. Père plus attentif aux besoins de ses enfants que ne le fut jamais aucun père selon la chair. En qui espèrerai-je, enfin, si ce n'est en Celui qui, par la voix de ses prophètes, ne cesse de m'inviter à recourir à lui et à espérer en lui ; qui me promet les grâces et les faveurs les plus signalées, si je me rends à ses invitations, et qui me donne pour gage de ses promesses sa parole, ses bienfaits passés, les tourments qu'il a endurés et le sang qu'il a répandu? Que ne suis-je pas en droit d'attendre d'un Dieu si bon, si fidèle, qui m'a tant aimé, qui s'est revêtu de ma chair, qui a souffert pour moi les coups, les soufflets, les traitements les plus indignes ; d'un Dieu qui est mort pour moi sur la croix ; qui, pour moi, s'est renfermé sous les voiles eucharistiques? Si je le cherche, est-il à croire qu'il s'éloignera de moi, lui qui me cherchait quand je fuyais sa présence? Si je lui demande pardon, est-il à croire qu'il me le refusera, lui qui me l'offrait quand je m'obstinais à ne point le recevoir ? Est-il à croire qu'il me refusera le remède, maintenant qu'il ne lui coûte plus rien, lui qui me l'a préparé au prix de tant de souffrances?
Je mettrai donc ma confiance dans le Seigneur, et au milieu de toutes mes peines, de toutes mes tribulations, j'entonnerai le cantique du Prophète :
« Le Soigneur est ma lumière et mon salut : qui « pourrai-je craindre? Le Seigneur est le protec- « teur de ma vie : qui me fera trembler? Quand « des armées camperaient autour de moi, mon « cœur n'aurait pas de crainte; quand le signal « du combat serait donné, je tressaillerais d'es- « pérance. » (Ps. xxvi, 1, 2, 5, 6.)
Mais, Seigneur, si, selon cette parole du Psalmiste : « Offrez à Dieu le sacrifice de justice, et « confiez-vous au Seigneur, » (Ps. iv, 0.) l'obéissance doit précéder l'espérance, hâtez-vous, je vous en conjure, de m'aceorder cette grâce ; faites que, tout en me confiant en vos divines miséricordes, je m'applique à observer vos saints commandements, car vous êtes mon Roi, mon Seigneur, mon souverain Maître, et vous n'avez pas moins de titres à exiger de moi l'obéissance que les autres vertus de religion. Le ciel, la terre, la mer vous obéissent ; toutes les créatures reconnaissent et exécutent vos lois. Que je vous obéisse avec plus de fidélité, puisque vous m'avez comblé de plus de faveurs. 0 mon Roi et mon Maître ! que je vous obéisse et que je garde en toutes choses vos saints commandements. Régnez en moi, et bannissez de mon âme le monde, le prince de ce monde, la chair et ma volonté propre ; que votre volonté seule demeure. Loin de moi tous les i tyrans, tous ces usurpateurs de votre trône, ces larrons de votre gloire, ces corrupteurs de votre
justice. Vous seul, Seigneur, commandez et ordonnez ; que tout plie sous votre sceptre, et que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel. Oh! quand viendra ce jour? Quand me verrai-je délivré de ces tyrans? Quand n'entendrai-je plus en mon âme d'autre voix que la vôtre? Quand est-ce que la force et la puissance de mes ennemis seront abattues, que votre sainte volonté ne rencontrera plus d'obstacles en moi ? Quand est-ce que cette mer furieuse se calmera? Quand est-ce que ce ciel orageux deviendra serein? Quand est-ce que la violence de mes passions sera tellement comprimée, qu'il n'y aura plus en moi ni nuage, ni cri, ni tumulte capable d'altérer l'obéissance et la paix qui doivent y établir votre règne? Donnez-moi, Seigneur, cette obéissance, ou, pour mieux dire, cet empire absolu sur mon cœur qui me le soumette de telle manière que je puisse vous l'offrir tout entier.
De même que je suis obligé de vous obéir, Seigneur, de même suis-je obligé de m'offrir à vous, de me livrer et de m' abandonner entre vos mains, puisque je suis vôtre et que je vous appartiens à tant et à de si justes titres. Je vous appartiens, parce que vous m'avez créé et que vous m'avez donné la vie dont je jouis. Je vous appartiens, parce que vous me conservez cette vie en étendant continuellement sur moi les soins de votre providence. Je vous appartiens, parce que
vous m'avez délivré de la servitude et que vous m'avez racheté, non pas au prix de l'or et de l'argent, mais au prix de votre propre sang. Je vous appartiens enfin, parce que vous m'avez racheté autant de fois que vous m'avez arraché au péché.
Si donc je suis vôtre, si je vous appartiens à tant de titres , si vous êtes mon Roi, mon Seigneur, mon Rédempteur, mon Libérateur, me voici à vos pieds, je vous rends votre bien ; je m'offre à vous comme votre serviteur et votre esclave. Je vous remets la clef de mon cœur ; je vous fais hommage de ma volonté, afin que dorénavant je ne sois plus ni à moi ni à aucun autre, mais à vous seul ; afin que dorénavant je ne vive plus que pour vous, que je ne fasse plus ma volonté, mais la vôtre ; que je ne mange, que je ne boive, que je ne dorme qu'en vue de vous plaire et avec votre agrément.
Me voici, disposez de votre bien selon votre bon plaisir. Si vous voulez que je vive ou que je meure, que je sois en bonne santé ou malade, que je sois riche ou pauvre, estimé ou méprisé, peu m'importe ; je me livre et m'abandonne entre vos mains, je me dépouille de moi-même afin de vous appartenir tout entier, afin que ce qui est vôtre par droit de justice le soit aussi par l'acquiescement de ma volonté, pendant tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il. Pater noster. Ave, Maria.