‹ Le mémorial de la vie chrétienneChapitre 8 sur 170 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

De la première partie du sacrement de Pénitence, qui est la contrition.

L'homme qui sincèrement et de tout son cœur veut se convertir, l'homme qui, connaissant la vanité du monde et les obligations qu'il a de servir Dieu, désire revenir à lui, et, comme un autre Enfant prodigue, rentrer dans la maison de son Père , doit savoir que la contrition est la première porte par où il lui faut passer ; car la contrition , si l'on en croit le Prophète, est le sacrifice le plus précieux que l'on puisse offrir au Seigneur. « Le « sacrifice que Dieu demande, » dit -il, « est une « âme brisée de douleur ; vous ne dédaignerez pas , « mon Dieu, un cœur contrit et humilié.» (Ps.,l, 19.)

La contrition comprend deux choses : le regret des péchés passés et la ferme résolution de ne plus les commettre. En effet, comme il est de son essence de haïr et de détester souverainement le péché , en tant que le péché offense Dieu , il est clair que les péchés que l'on a commis, aussi bien que ceux que l'on serait dans le cas de commettre, s'attaquant également à la Majesté divine, elle

doit les embrasser tous dans une haine commune. Le vrai pénitent, ne pouvant faire que les péchés qu'il a commis n'aient pas été commis, n'a pas d'autre ressource que de s'en repentir; quant aux péchés qu'il serait encore en son pouvoir de commettre , il se propose fermement de les éviter à l'avenir, c'est-à-dire, comme dit saint Augustin dans son livre intitulé : Du Remède de la Pénitence, que pour apaiser Dieu il ne suffit pas de changer de vie et de s'éloigner du péché, mais qu'il faut encore être pénétré de regret, gémir, pleurer, faire de bonnes œuvres, et offrir le sacrifice d'un cœur contrit et humilié.

La première et la principale chose à laquelle on doive viser, c'est donc la douleur et le repentir de ses fautes, douleur et repentir que l'on n'obtient qu'à la condition d'imiter la conduite du Roi pénitent qui disait : « Je repasserai en moi toutes « mes années dans l'amertume de mon cœur. » (Ps. xxxviii, 15.) Le motif de cette douleur et de cette amertume ne doit point venir de ce que l'on a mérité l'enfer par ses péchés, ni de ce que l'on a perdu le ciel avec tous ses biens , quoique ce sentiment n'ait rien de blâmable en lui-même ; mais de ce que l'on a perdu et offensé Dieu. Dieu mérite d'être aimé et estimé au-dessus de toutes les créatures; il est donc juste que nous nous affligions de l'avoir perdu et de l'avoir offensé plus que de tout autre malheur qui serait venu fondre sur nous ; car la

plus grande des offenses exige le plus grand des repentirs, et la plus grande des pertes ne saurait être pleurée qu'avec les sentiments de la plus grande douleur. Il est vrai de dire néanmoins que, grâce à la miséricorde de Dieu et au désir sincère qu'il a de nous sauver, si d'ailleurs il n'existe point d'obstacle , il suffit d'une contrition moins parfaite jointe à la vertu du sacrement pour que la justification s'accomplisse; car, ajoutent les théologiens, les sacrements de la loi de grâce font que d'attrit le pécheur devient contrit : et de même qu'une mèche que l'on vient d'éteindre , mais qui fume encore , se rallume au moindre souffle ; ainsi , au souffle de la grâce du sacrement, une âme qui a perdu le feu de la charité, mais d'où s'échappe encore, s'il est permis de parler de la sorte, la fumée de l'attrition, s'embrase et reprend aisément sa première vigueur. Si maintenant l'on veut savoir en quoi consiste l'attrition qui produit cet effet, nous répondrons que les hommes l'ignorent, mais non pas le Seigneur, à qui rien n'est caché.

Remarquez (ceci soit dit pour la consolation des faibles) qu'il n'est pas nécessaire que la douleur dont il s'agit ressemble toujours aux autres douleurs dont le siège est dans la partie sensible de l'âme, et qui se traduisent au dehors par des larmes; on peut, sans verser une seule larme, avoir un vrai repentir et une vraie douleur de ses

fautes. Pour cela, il suffit que la volonté haïsse et déteste souverainement le péché. Nous dirons plus tard , en son lieu , comment et par quels moyens on obtient ce repentir et cette douleur.

La seconde chose qui est requise pour la vraie contrition, c'est le ferme propos de ne jamais offenser Dieu mortellement, et cela, ainsi que nous l'avons dit du repentir, non pas pour des motifs qui pourraient être bons et louables même, comme le ciel, l'enfer, l'intérêt propre, mais uniquement parce que Dieu est infiniment digne d'amour. Nous devons imiter la conduite de l'épouse fidèle, qui est disposée à mourir plutôt que de violer ses devoirs, non pas qu'elle craigne ou qu'elle espère quelque chose de la part de son mari , mais parce qu'elle l'aime sincèrement. Remarquez que si nous sommes obligés d'éviter à l'avenir tout péché mortel , nous ne sommes pas moins obligés de renoncer à ceux pour lesquels nous aurions maintenant de l'attache ; sans quoi notre confession serait nulle ; confesseur et pénitent , nous nous rendrions coupables de sacrilège, nous traiterions indignement une chose sainte, et, au lieu d'obtenir le pardon de nos fautes passées, nous ne ferions que les multiplier et les aggraver. Si donc nous ne voulons pas changer le remède en poison, et faire servir à notre condamnation ce que Dieu a établi pour notre salut , travaillons de toutes nos forces à re-

jeter loin de nous le péché mortel, quel qu'il soit. Quelqu'un a-t-il conçu de la haine contre son prochain? il faut ahsolument qu'il bannisse ce sentiment de son cœur, qu'il se réconcilie avec lui, qu'il lui adresse de nouveau la parole, surtout quand, au jugement d'un sage confesseur, il y aurait scandale à s'y refuser ; à plus forte raison doit-il se montrer facile lorsque celui qui l'a offensé lui fait des excuses et lui demande pardon.

Quelqu'un tient -il en sa possession un bien qui appartient à un autre , sans le consentement de celui-ci? il faut qu'il le restitue au plus tôt : je dis au plus tôt, parce que, quand la chose est possible, l'intention de le restituer plus tard ou par testament ne suffît pas; j'ajoute que cette obligation devient encore plus urgente, quand le maître légitime de l'objet que l'on retient se trouve dans un besoin pressant. Mais comme il y a beaucoup à dire sur cette matière , et qu'un grand nombre de chrétiens cherchent à se faire illusion pour se dispenser de rendre ce qu'ils possèdent injustement, je les engagerai à exposer leurs doutes à des personnes sages dont le jugement puisse mettre leur conscience en repos. Qu'on le sache bien, ce n'est pas seulement celui qui a pris le bien d'autrui, ou qui a causé quelque dommage, qui est tenu à restituer; tous ceux qui ont été cause d'une injustice, qui y ont participé, qui

l'ont conseillée, approuvée ou favorisée, soit en recevant le malfaiteur dans leur maison , soit en achetant d'une personne suspecte, soit en recelant la chose volée, soit en n'empêchant pas le mal qui se faisait, quand ils y étaient obligés parles devoirs de leur charge , tous, dis-je, y sont tenus solidairement, sauf le recours qu'ils peuvent exercer l'un contre l'autre.

On n'est pas seulement tenu de restituer le bien injustement acquis, il faut encore rétablir la réputation du prochain , quand on Ta attaquée , en divulguant une chose grave qui était demeurée secrète; comme aussi on doit une réparation à son honneur, quand on lui a fait une injure en œuvre ou en parole. Dans le premier cas, il est nécessaire de dire tout le bien que l'on sait de la personne que l'on avait noircie , j'entends , si par là il y a probabilité de réparer le mal que l'on a fait; dans le second cas, il faut lui demander pardon, ou lui offrir un dédommagement, ou bien encore, selon les circonstances, employer l'un et l'autre de ces moyens, toujours d'après l'avis d'un confesseur prudent. ïl y a donc trois sortes de restitution , qui se rapportent : l'une , au bien du prochain, l'autre, à sa réputation , et l'autre à son honneur, et l'on doit avoir soin de ne pas s'en dispenser à la légère.

Quant à ceux qui vivent dans un commerce déshonnête ou qui entretiennent des affections

criminelles, ils ne peuvent être absous, à moins qu'ils ne rejettent de leur cœur cette peste abominable. Il ne leur suffit pas de renoncer au péché , il faut encore qu'ils en évitent les occasions , sans quoi ils retomberaient bientôt dans leurs premières habitudes. Ceux-là se trompent grandement qui, forts de leurs bonnes intentions et de leurs bonnes résolutions, se croient à l'abri de tout péril , et ne prévoient pas que le germe du mal qui est en eux ne tardera pas à porter ses fruits. « Vous voulez, » dit saint Bernard , « vous trouver chaque jour avec une femme, et passer pour continent. En supposant que vous le soyez , à coup sûr vous n'échapperez pas au soupçon ; et je vous dis, moi, que vous m'êtes un sujet de scandale. Faites donc cesser la cause de ce scandale; car il est écrit : « Malheur à cet homme , par qui le « scandale arrive. » (Matth., xvm, 7.) Mais ce qu'il dit ailleurs dans un sermon sur le Cantique des cantiques est bien capable de nous faire trembler. Voici ses propres paroles : «Converser journellement avec des femmes et ne pas pécher, c'est faire plus que ressusciter les morts. Or, s'il vous est impossible de faire ce qui est moins, comment me persuaderez-vous que vous êtes capable de faire ce qui est plus? »

Soyez donc constamment sur vos gardes, et évitez toutes les occasions d'offenser Dieu, surtout si vous avpz eu le malheur de faire l'expé-

rience de votre faiblesse ; car une fois que l'on s'est engagé dans la voie du mal, il est bien difficile d'en sortir. Vous me direz peut-être que c'est là une chose bien dure , qu'il vous faut renvoyer de votre maison telle ou telle personne envers laquelle vous avez de grandes obligations, et dont vous ne pouvez absolument vous passer ; mais je vous répondrai, en empruntant les paroles du Sauveur : « Si votre main ou votre pied « vous scandalise, coupez -le et le jetez loin de « vous. Il vaut mieux entrer dans la vie boiteux « ou estropié , qu'avec deux mains ou deux pieds « être jeté dans le feu éternel. » (Matth., xvm, 8.) Sans doute, c'est là un remède très- violent ; mais de même qu'il y a des maladies qui ne peuvent se guérir qu'avec le secours du fer et de la tlamme, que souvent il faut couper un bras ou une jambe afin de sauver le reste du corps, de même il y a certaines maladies de l'àme qui exigent les traitements les plus douloureux et les plus énergiques. Ceci n'est point la faute de la loi, qui est très-douce et très-suave ; c'est votre faute à vous qui avez franchi les bornes de 1: honnêteté, qui vous êtes lancé dans la carrière du mal, qui vous êtes mis aux prises avec une bête féroce , dans sa cage même, là où il n'est pas possible de fuir ni de trouver un asile. Il faut donc que vous subissiez maintenant les conséquences de votre conduite insensée, que vous recueilliez le fruit de ce

que vous avez semé, et que vous employiez beaucoup de temps et de travail pour chasser un ennemi auquel vous avez ouvert la porte vous-même. Nous n'en dirons pas davantage sur ces deux parties essentielles de la contrition ; nous nous contenterons maintenant d'indiquer les moyens par lesquels on obtient cette vertu, et principalement la douleur et le repentir d'avoir offensé Dieu.

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