CHAPITRE XX
Prière que l'on doit réciter le matin pour remercier Dieu île ses bienfaits, s'offrir à lui et lui demander sa grâce.
« Dieu, mon Dieu, » dit David dans un de ses Psaumes, « je vous cherche dès l'aurore. » Et un peu plus bas : « Je me souviendrai de vous « sur ma couche, et je méditerai vos merveilles « au milieu de la nuit, parce que vous avez été « mon secours. » (Ps. lxii, 1, 6, 7.) Et moi aussi, Seigneur, je veux veiller pour vous avec ce saint Roi dès les premières lueurs du jour. Oh ! je vous en conjure, que ce soit là ma première affaire et le premier de mes soucis, puisque le premier de mes devoirs, la fin pour laquelle j'ai été créé, pour laquelle l'univers entier a été créé, c'est de vous louer, de vous glorifier, de glorifier et d'exalter votre saint Nom. Vous êtes, Seigneur, le principe et la lin de toutes choses, le principe qui n'a pas eu de commencement, et la fin qui n'aura pas de tin; car de même qu'aucune créature n'a reçu l'existence sans vous, aucune ne l'a reçue pour
un autre que pour vous , et toutes sont destinées à vous servir, à vous louer, à publier votre gloire.
Vous êtes le souverain Distributeur de tous les biens, et il n'en est aucun dans Tordre de la nature comme dans Tordre de la grâce, parmi ceux qui regardent Pâme comme parmi ceux qui regardent le corps, qui originairement n'émane de vous, qui n'ait sa source en vous. Vous êtes un océan de perfections, un abîme de grandeur, une mer immense de beauté et de miséricorde, un tableau où resplendissent toutes les beautés ; vous êtes le Dieu des dieux, le Saint des saints, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, la cause des causes, TÈtre des êtres, la vie des vies, Tordre de l'univers, la beauté du monde, la gloire du ciel.
Vous êtes mon Créateur, puisque de rien vous nTavez fait à votre image et à votre ressemblance ; vous êtes mon Conservateur, puisque vous étendez constamment la main sur moi pour m'empêcher de retomber dans le néant ; vous êtes mon Sanctificateur, puisque àTaide de votre grâce vous m'élevez à un état au-dessus de ma nature ; vous êtes mon Gloriiicateur, puisque vous m'avez créé pour m'élever à un état bien plus sublime encore, je veux dire à la gloire et à la félicité éternelles. Vous êtes la voix qui retentit à Toreille de mon àme, et qui la fait sortir de son sommeil; vous êtes mon aide, mon défenseur, mon soutien, mon Pasteur, mon Bienfaiteur, mon Roi, mon Seigneur,
mon Père, mon Époux, le centre de mes affections, la fin dernière d'où dépendent mon bonheur, ma félicité, et la perfection de ma vie. Vous êtes tout cela pour moi, Seigneur, en tant que Dieu.
Mais, en tant que homme, vous êtes mon Rédempteur , mon Sauveur, mon Libérateur, et, comme dit votre Apôtre, vous êtes ma sagesse, ma justice, ma sanctification, ma rédemption, mon sacrifice, mon agneau, mon prêtre, mon avocat, mon intercesseur, mon pasteur, mon maître, mon exemple, ma force, mon conseil et enfin le médecin universel de tous mes maux , puisque vous avez opposé votre humilité à mon orgueil , votre pauvreté à mon avarice , vos souffrances à ma sensualité , votre douceur à ma colère, votre charité à mon envie, votre fiel et votre vinaigre à ma gourmandise, vos travaux immenses à ma paresse. Pour moi enfin, vous avez jeûné, vous avez voyagé, vous avez veillé, prié, pleuré ; vous avez été exilé, persécuté, couvert de crachats, accablé d'ignominie, fouetté, couronné d'épines, crucifié, affligé plus que ne le fut jamais aucun homme.
Voilà, Seigneur, autant de bienfaits, autant de titres qui m'obligent envers vous, autant de droits que je vous reconnais sur ma personne, autant de liens qui m'attachent à vous et ne me permettent pas de irni séparer de vous; mais que pourrai-jc vous rendre en retour de inut cela? Comment re-
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connaître tant et de si grandes faveurs ? Hélas î je le sais , si j'avais le cœur de tous les hommes , si je vous aimais avec l'amour qui partirait de tous ces cœurs réunis, je serais incapable de satisfaire à une seule des obligations que je vous dois; mais quand je vous en dois en si grand nombre, comment m'acquitterai-je jamais de ma dette, et comment vous refuserai-je mon cœur, ce cœur qui depuis si longtemps devrait vous appartenir ? Que ferai-je donc, ô mon Dieu, que ferai-je? Tout ce que je puis faire, c'est de vous rendre des actions de grâces infinies pour la multitude de vos bienfaits, c'est d'inviter toutes les créatures du ciel et de la terre à s'unir à moi, à vous louer et à vous remercier avec moi. Je les appellerai au secours de ma faiblesse, et j'entonnerai avec elles le cantique des trois jeunes Hébreux enfermés dans la fournaise de Babylone.
« Œuvresde Dieu, bénissez le Créateur : louez- « le, exaltez-la dans tous les siècles. Anges du Sei- « gneur, bénissez-le tous, louez-le, exaltez-le dans « tousles siècles. Cieux, bénissez le Seigneur, louez- « le, exaltez -le dans tous les siècles. Bénissez le a Seigneur, eaux suspendues dans les cieux, louezu le, exaltez-le dans tous les siècles. Feux des étés, « bénissez le Seigneur, louez -le, exaltez-le dans a tous les siècles. Froids des hivers , bénissez le u Seigueur, louez-le, exaltez-le dans tous les siè- « clés, (idées et glaces, bénissez le Seigneur, louez-
le, exaltez-le dans tous les siècles des siècles, etc. (Dan., m, 57-60, 66,67-69.)
Je vous dois toutes ces louanges et toutes ces bénédictions, Seigneur, et bien plus encore, car je suis à vous et je vous appartiens à mille titres. Un homme s'en va en Guinée, et là, pour un bonnet d'écarlate, il achète un autre homme, dont il fait son esclave, et qui dès lors' n'est plus maître d'une heure de son temps, ni de la plus petite pièce de monnaie. S'il lui en prend fantaisie, il peut l'enfermer dans sa maison, lui mettre des entraves aux pieds , le battre , et exercer sur son dos toute sorte de cruautés. Mais, Seigneur, s'il y a tant de raisons qui font que je vous appartiens, si je suis à vous, parce que vous m'avez créé, parce que vous m'avez racheté au prix de votre propre sang, parce qu'à chaque heure, à chaque instant, vous me conservez la vie, de telle sorte que sans vous je ne puis ni ouvrir la bouche, ni remuer la langue, ni me servir de mes mains et de mes pieds; si je suis à vous, dis-je, pour tant de motifs, comment pourrai-je me soustraire à votre service? comment pourrai-je m' approprier votre bien? comment pourrai-je agir en maître et vivre selon nus caprices? Ah ! Seigneur, je confesse humblement ma suprême dépendance, je me présente devant vous, et je m'offre à vous pour être éternellement votre esclave, et je vous offre en même temps tout ce qu'en ce jour, et pendant le cours de
ma vie entière, je penserai, je ferai, je dirai et je souffrirai; le boire, le manger, le dormir, toutes mes actions, en un mot, afin qu'il n'y en ait aucune qui ne tende à vous louer et à vous glorifier. Je m'offre en particulier moi-même, afin que désormais je ne sois plus à moi, mais avons; que je ne vive plus pour moi, je ne travaille plus pour moi, je ne me cherche plus moi, mais qu'en tout et partout je m'emploie à vous servir, j'aille au-devant de votre divine volonté, et que s'il m'arrive jamais de manquer à ma parole , je sois considéré comme un voleur, comme un usurpateur du bien d'autrui, puisqu'eu vérité je vous aurai refusé le service et l'obéissance que je vous devais mille fois.
Mais, Seigneur, comme sans votre grâce je ne puis remplir l'engagement que je prends, je vous supplie de me venir en aide , de créer en moi un cœur nouveau , qui ne se croie pas libre de consacrer un instant à autre chose qu'à vous servir ; une volonté nouvelle qui ne veuille autre chose que ce que vous vouiez vous-même ; un entendement, une mémoire qui ne vous oublient jamais. Faites, Seigneur, que je mette un frein à ma langue , que je veille continuellement sur mes yeux, que je conserve la pureté de mon cœur, que je châtie ma chair, que je mortifie mes appétits et ma volonté. Donnez-moi une profonde humilité de cœur, la patience, l'obéissance, la douceur, la
pureté d'intention, la véritable discrétion, la pauvreté d'esprit, le zèle de votre gloire, l'amour de mon prochain, la force de supporter ses défauts, et une vive compassion pour toutes ses peines , vous qui vivez et régnez dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Avis touchant la prière qui précède.
Il n'est pas toujours nécessaire de réciter cette prière mot à mot : ce qui importe, c'est qu'après en avoir bien pénétré le sens et les différentes parties , nous les repassions ensuite dans notre cœur, en y ajoutant telles paroles que la dévotion nous inspirera; car de cette manière elle nous paraîtra toujours nouvelle, et elle nous aidera à devenir fervents. Remarquons bien que cette prière ayant pour but de nous rappeler les bienfaits du Seigneur et les différents titres qui nous obligent à le servir, pour peu que ces titres et ces bienfaits soient présents à notre mémoire, ils ne peuvent manquer de taire impression sur notre cœur, et de le porter à se dévouer tout entier à un Maître si libéral. Or, après cela, il nous sera très-facile de produire les actes qui naissent de ce genre de considération, et qui sont l'action de grâces, l'offrande et la demande. Nous pourrons nous y étendre plus que uousne lavions fait auparavant, demander plir
particulièrement les choses dont nous avons besoin pour nous, ou pour notre prochain, et enfin nous arrêter davantage sur la dernière demande, qui se rapporte à l'amour de Dieu, et qui est la plus pieuse, la plus douce et la plus avantageuse de toutes. Cetavis est d'autant plus important, que la prière dont il s'agit se récite d'ordinaire le matin, et le plus souvent avant le jour : il suffira donc de se recueillir dans un endroit secret et obscur, et de méditer là attentivement les points qui nous auront frappé le plus. Par exemple, en répétant le cantique des trois jeu nés Hébreux, on remarquera ces paroles qui reviennent après chaque verset : a Louez-le, «exaltez-le dans tous les siècles. » Ce sont comme autant de flèches qui percent le cœur, et rien n'est plus propre à exciter la dévotion dune àme qui comprend ce que c'est qu'aimer Dieu. Si on ne veut pas réciter le cantique tout entier, on se bornera à une partie, et si on le trouve trop court, on s'adressera successivement aux chœurs angéliques, aux patriarches, aux prophètes, aux apôtres, aux évangélistes, aux martyrs, aux confesseurs, aux vierges, aux veuves, et on les invitera à louer et à glorifier le Seigneur, en redisant chaque fois : « Louez-le, exaltez-le dans tous les siècles « des siècles. »