LES PROJETS
Pendant cette campagne dite des Coulisses, j'avais dû aller h Jersey m'entendre avec le général, comme l'avocat avec son client, demander des explications complémentaires et verbales sur les incidents relatés dans la correspondance et former le dossier dont il était convenu que j'userais au moment opportun.
Dans l'un de ces voyages, en septembre, après examen de la situation qui venait d'être faite au général par la campagne en question, nous tombâmes d'accord que, sans modifier le plan général plus haut exposé, il y avait pourtant lieu de se préparer plus activement ou plus rapidement pour déterminer une orientation de l'opinion publique.
Il n'y avait pas à agir en France, d'autant plus qu'il était devenu bien certain qu'on ne pouvait être en rien secondé par les députés boulangistes, dont la conduite était juste le contraire de celle qu'il aurait fallu tenir et dont les opinions sur presque tous les points différaient essentiellement des nôtres.
Tandis que le général s'était fait dans le recueilicr ment un programme, eux n'en avaient aucun et n'en
LE MÉMORIAL DE SAINÎ^BRËLADË 278
pouvaient môme avoir, soit parce qu'ils appartenaient à des partis différents dont il leur fallait, dans un intérêt électoral, respecter les préjugés et la clientèle, soit parce qu'ils étaient politiquement des ignorants et des incapables qui n'avaient dû leur succès qu'à rinvestiture boulangiste.
Le seul point qu'ils eussent de commun, c'est qu'ils étaient tous parlementaires ; et justement, c'est là ce que le général était le moins. Ennemi déjà du parlementarisme après son passage au ministère, il Tétait devenu bien davantage après sa proscription. Il en avait le mépris plus que moi-même, ce qui n'est pas peu dire ; et le terme par lequel il pouvait le plus exprimer sa méfiance, son aversion ou son dédain à l'égard d'un individu était de dire de lui : — c'est un parlementaire.
Je dois ajouter que les députés boulangistes ne le consultaient jamais, qu'ils ne lui expliquaient pas davantage les raisons de leur conduite et qu'ils ne lui écrivaient guère que pour faire leur propre éloge et lui déclarer que, s'ils suivaient une politique contraire à la sienne, c'était pour mieux prouver leur dévouement toujours « inaltérable ».
Dans de telles conditions le général devait agir seul et par lui-même. Pour que sa parole fût entendue, il fallait qu'il parlât dans des circonstances qui lui donneraient du retentissement et pour que son action préoccupât dignement l'opinion publique il fallait qu'elle servît la France, et non pas lui-même. Tel était d'ailleurs son sentiment, car dans une lettre, à ce propos, il m'écrit : « La France avant tout ».