LE VOYAGE EN ITALIE
L'action possible et à peu près immédiate ne pou-
vait donc avoir lieu qu'à Tétranger, en entreprenant le voyage en Italie, comme il en avait été parlé tout d'abord. Mais le général ne voulait Tentrep rendre, et sa correspondance en témoigne, qu'à condition de bien connaître le terrain, d'y avoir noué directement ou indirectement des relations, d*ôtre renseigné sur les vrais sentiments populaires, sur la valeur des hommes et des partis.
Il avait songé, pour cette mission délicate et difficile, à une personne prétendant être au courant des choses extérieures. Rendu méfiant par Texpérience, il profita de la visite de cette personne à Jersey pour en scruter la valeur sans qu'il y parût et sa conclusion fut qu'on ne pouvait l'employer.
Il arriva qu'au moment oh on y pensait le moins, un journal italien, le Corriero di ISapoli, s'adressa au général pour lui demander son avis sur le désarmement, comme peu de temps avant, un journal allemand lui avait démandé son opinion sur le même sujet, alors à Tordre du jour, et sur l'alliance russe.
Le hasard s'en mêlait et il semblait que le projet dût se réaliser assez rapidement, quand la chute du ministère Crispi dont il y avait h combattre la politique, amena l'ajournement de cette réalisation.
Cependant il était venu quelques lettres d'Italie; Le môme journal italien renouvela ses demandes sur d'autres questions, et finalement le général fut invité à faire le voyage désiré.
Malheureusement, l'invitation, qui venait à son heure, suivant les prévisions du plan adopté, arriva alors que la compagne du général venait d'être descendue dans la tombe, où il devait si tôt aller la rejoindre.
A propos de ce voyage à entreprendre, j'eus occasion de voir avec quel soin et quelle prévoyance presque méticuleuse, le général, en véritable homme
de guerre qu'il était, concevait une entreprise, ne voulant rien laisser au hasard.
Dans Tune de ces lettres, il dit qu'il la faut concevoir « comme un plan stratégique. » Et si, dans l'action, il était des plus téméraires, dans la conception, il était des plus prudents.
Madame de Bonn'emains avait assisté à une partie de ces entretiens.
Un jour, tandis que le général était occupé avec son secrétaire, elle me prit le bras, m'emmena dans le jardin, et me dit :
— Croyez bien que je n*ai jamais poussé le général à faire quoi que ce soit, et que je n'ai pas davantage rien empêché. Je ne dois donc pas être un obstacle à vos projais; je ne dois pas compter. Tout ce qu'il faudra faire pour son honneur ou pour son succès, je le ferai. Partout où il faudra aller, j'irai. Je lui ai donné ma* vie, il peut la mener partout où il lui plaira, et en faire ce qu'il voudra.
» Je serais heureuse si je puis être utile ; je serais désolée que, à cause de moi, on n'eût pas fait tout ce qui peut être nécessaire. »
Elle raconta sans doute cet entretien au général, car, en me reconduisant deux ou trois jours après, elle me répéta devant lui : « Gomme je vous l'ai dit, que je ne sois jamais un obstacle. »
Déjà madame de Bonnemains était atteinte du mal auquel elle devait succomber au bout de quelques mois. Pour n'être pas un obstacle, elle déployait une énergie peu ordinaire. Déjà, lors du départ précipité de Bruxelles pour Londres^ à la suite du manifeste passablement ridicule et fort inutile qu'il avait plu au Comité d'y aller rédiger^ elle en avait fait preuve. A ce moment elle était retenue au lit par une pleurésie. Elle avait dû se faire transporter tremblante de fièvre, sur le bateau qui emmenait le général d'Ostende h
Douvres, et subir les fatigues d'un voyage et d'une traversée qui n'étaient pas faites pour activer sa guérison.
Comme toutes les femmes» elle avait la généreuse imprudence, pour ne pas alarmer celui pour lequel elle avait une affection si dévouée, de lui cacher autant qu'il était possible la vérité sur son état, feignant l'indifférence et imaginant d'ingénieux prétextes pour expliquer sa toux.
Aussi le généra], dont la confiance en ceux qu'il aimait était si grande, trompé par la malade, ne se doutait pas du danger qui la menaçait et qui alors pouvait peut-être encore être conjuré. Et la pauvre femme ne se doutait pas que ses généreux mensonges entraîneraient la perte de celui qu'elle craignait d'alarmer.