‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 108 sur 139 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Après qu'il fut entendu 'que le voyage en Italie s'effectuerait dès qu'on y serait préparé et que l'occasion apparaîtrait comme favorable, je fis remarquer au général que son départ de Paris pour Bruxelles, exploité autant par ses prétendus amis que par ses adversaires, et dont le souvenir venait d'être ravivé par les Coulisses, avait causé une pénible impression à. tous ceux dont il possédait les sympathies; qu'il lui avait enlevé quelque chose de son prestige de soldat; et que pour regagner celui-ci, rendre courage et espoir à ses amis inconnus qui lui restaient dans le peuple, il fallait réparer ce fait par un autre.

Dans mes lettres, j'avais fait allusion à cette idée, et il m'avait répondu qu'il n'aimait pas les énigmes, et voulait que je lui dise toute ma pensée, ce que je

m'étais bien gardé de faire par correspondance, si sûre que fût celle-ci.

Il était de mon avis. Aussi demanda-t-il quel était le fait dont je voulais parler.

— D a été convenu, lui répondis-je, que vous rentreriez en France demander la révision de votre procès, à rheure propice, encore lointaine. Je crois qu'il faudra le faire plutôt en d'autres conditions, aQn qu'on sache bien qu'étant venu, vous pourrez revenir, et que si vous êtes parti étant simplement menacé, vous avez eu l'audace de rentrer étant proscrit.

Déjà, il avait réfléchi à ce sujet, et il se trouvait que ses réflexions avaient eu la même conclusion. Il approuvait donc ce préambule. Il restait à savoir comment pourrait s'effectuer ce retour.

Je m'en étais préoccupé. J'exposai donc le projet.

Pour qu'il fût exécutable, il fallait que le général ne fût plus à Jersey, où la surveillance était trop facile, Tentreprise trop dangereuse, à raison de la traversée et des conditions de délDarquement.

Il fallait qu'il fût en Belgique et qu'il pût dérouter la surveillance par des allées et venues ayant pour but aussi apparent qu'effectif l'étude des fortifications de la Meuse et du champ de bataille de Jemmapes.

Un jour donné, au lieu de revenir à Bruxelles, il passait la frontière française, ayant à choisir sur deux points au moins, où il avait à chacun un guide sûr. Il venait rapidement près de Paris^ aux environs duquel était une propriété dans laquelle il trouvait un refuge.

Cette propriété, cachée dans un bois à proximité d'un fort, qui la place sous une sorte de protection militaire, n'avait rien à craindre, par sa situation et sa topographie, des indiscrétions. Personne, en dehors du propriétaire, intimement connu du général.

et auquel m'unissaient des liens de parenté, n'aurait su ni môme soupçonné la présence de cet hôte.

J'avais caché pendant six mois, étant moi-même sous le coup de la proscription, Jules Vallès, condamné à mort, et lui avais fourni le moyen de passer en Belgique. Je répondais bien de fkire rentrer et de cacher de môme le général.

On devine assez quelle raison me fait m'abstenir de donner des renseignements plus précis. Je puis révéler les projets du général et les miens, dont je prends toute la responsabilité. Je n*ai pas le droit d'indiquer en aucune façon les concours sur lesquels nous pouvions compter.

En outre, l'ère des révolutions n'est pas fermée ; et si ces révélations peuventinspirer des insurgés ou des révolutionnaires, je ne veux pas qu'elles puissent servir à faire deviner leur retraite ou leurs moyens de salut.

Mais le général rentré, caché^ qu'allait-il faire?

Il existait quelque chose qui n'était pas un comité ni précisément une société secrète : une organisation bizarre, ni légale, ni illégale, ayant des éléments à Paris et dans quelques villes de province, et sur laquelle on comprendra encore que je ne donne pas d'autres renseignements.

Il est pourtant une remarque que je ferai à ce propos. Quoique cette organisation comptât plusieurs centaines de membres à Paris et jusqu'à deux cents dans une grande ville de province, son existence est restée inconnue.

Les hommes les plus influents, les plus sûrs, les plus éprouvés, y appartenant, devaient être convoqués, au nombre d'une quarantaine environ, dans Paris et dans un local où, à raison de la profession du locataire, cette affluence, d'ailleurs habituelle, ne pouvait être remarquée. Qu'on cherche quelle est cette profession, je n'ai pas à le dire.

J'avais rintention de convoquer une personne étrangère, appartenant au journalisme, comptant sur son humeur chevaleresque autant que sur sa sincérité émouvante pour fournir Tattestation d'un témoin oculaire; et cette personne, qu'elle me pardonne de la désigner, puisqu'elle ignorait tout et qu'elle sera sans doute surprise d'apprendre à quelle aventure elle devait être mêlée, c'est une femme : c'est madame Séverine.

Ces délégués étant réunis, le général, amené dans une voiture particulière, devait apparaître, dire brièvement aux assistants pourquoi il était parti deParis^ en déclarant qu'il reviendrait d'une manière définitive le jour où il croirait devoir et pouvoir le faire, et qu'il s'était fixé.

Il devait, en outre, en quelques mots, affirmer sa foi patriotique, républicaine et socialiste, inviter les auditeurs à répéter bien haut ce qu'il avait dit, et exhorter tous ses amis à avoir patience, espoir et courage.

Le général repartait dans la voiture qui l'avait amené, et rentrait dans son refuge, tandis que les assistants retenus ne reprenaient leur liberté qu'après le temps nécessaire à cette retraite.

Aussitôt il était envoyé à tous les journaux un procès-verbal de la séance, dont la véracité était attestée par tous les assistants. Ceux-ci ne pouvaient être poursuivis, puisqu'ils auraient ignoré dans quel but ils étaient convoqués. Un seul pouvait l'être pour recel d'individu prévenu de crime. C'était moi ; je le savais; et le danger était bien mince. Quand on a passé par la Commune on ne s'émeut pas pour si peu. J'en ai fait et j'en ai vu bien d'autres!

Le lendemain, la presse entière annonçait la présence du général Boulanger à Paris. La chasse à rhomme commençait. Et j'ai la vanité de prétendre y être passé maître.

Quant h celui qui était allé si imprudemment rendre visite à Prangins au prince Napoléon, était comman • dant de corps, et qui avait fait le voyage d'Espagne et du Maroc en pleine popularité, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, je pouvais compter sur lui. Il m'avait raconté que dans ce dernier voyage, un Français, dans un hôtel avait cru le reconnaître et avait fini par lui dire :

— Vous ressemblez singulièrement au général Boulanger au point de croire que c'est lui-même.

— Il paraît, avait répondu le général avec un calme imperturbable; je ne Tai jamais rencontré mais on me Ta déjà dit.

Et il avait si bien fait que le Français avait enfin avoué qu'il y avait entre eux quelques légères différences.

Un détail m'avait montré quels étaient ses procédés dans ces sortes d'entreprises. Il m'avait confié un paquet assez volumineux de papiers au moment de mon départ. Comme il me voyait ouvrir mon sac; — « Tenez-le sous le bras, me dit-il tranquillement c'est plus sûr. » C'était plus sûr en effet; mon sac fut ouvert — et pas le paquet.

Il était certain que dès que la présence du général Boulanger à Paris aurait été annoncée, publiée, il n'y avait plus pour la presse, pour la police, pour le gouvernement, pour le pays entier, môme pour une partie de l'Europe, qu'une question devenant chaque jour plus troublante, inquiétante et passionnante : le prendra-t-on? ne le prendra- t-on pas?

Ne rien faire, ne rien dire, ne rien voir, observer le mutisme et la solitude la plus absolue, sans me voir, sans communiquer avec moi, telle était la consigne qu'il fallait observer, le reste allait de soi-même.

Que lût-il arrivé? Je ne savais.

Il y avait deux hypothèses : ou bien à raison de

rémotion produite, entretenue, excitée, irritée par la chasse à Thomme et les sottises fatales de la policé et du gouvernement, un mouvement se produisait. Dans ce cas, on attendait qu'il eût pris un caractère sérieux pour apparaître, s'y mêler, et en courir les chances.

Ou bien Témotion n'atteignait pas cette acuité ; elle gardait le caractère de curiosité et se lassait même; alors, par une voie tout inverse, le général repartait pour rentrer en Belgique, où son retour n'aurait été connu que lorsqu'il aurait été opéré. Le général était excusé, réhabilité et le gouvernement était bafoué, ridiculisé, ce qui est pis encore que d'être détesté.

J'avais donné sur les voies et moyens des indications précises que je dois taire et sur lesquelles le général avait émis son avis au fur et à mesure de leur énoncé. Quand le projet eut été entièrement exposé^ il n'eut pas un instant d'hésitation, m'acceptait et l'approuvait avec toutes ses conséquences.

Il n'y avait qu'un point qui n'avait pas été précisé: celui du costume. Il l'avait remarqué et dit : « Je ne veux pas me déguiser. Je ne veux passer la frontière qu'avec un costume que j'aie l'habitude de porter. Je tâcherai de ne pas être pris, mais si je le suis, je ne veux pas être humilié par un déguisement quelconque. Y avez-vous pensé?

— Sans doute; pour le succès comme pour vousmême, je ne vois qu'un costume qui vous convienne et que vous avez l'habitude de porter ; c'est le costume militaire.

— En général! s'écria-t-il un peu étonné; ce serait bien dangereux.

— Non ; en général, ce serait trop ; en colonel, c'est assez ; vous Pavez été. On salue un colonel, on ne le regarde pas, et il n'a pas beaucoup à craindre la rencontre d'un supérieur.

Le général trouva l'observation très juste. L'idée

lui plut. Il n'y avait qu'une difBculté, c'est qu'il n'avait pas le costume et qu'il ne voyait pas le moyen de se le procurer.

— Et vous pensez bien, ajouta-t-il, que je ne veux rien demander à mon tailleur.

J'essayai d'indiquer des moyens de tourner la difficulté. Il en rit, en disant : « Comme on voit bien que vous n'êtes pas du métier, vous ne savez pas ce que c'est que l'ordonnance! Des détails qui sont invisibles pour un civil sautent aux yeux d'un militaire. Mais, nous avons du temps; j'aviserai.

Il fut question du moment. Quoiqu'il eut hâte d'agir, il lui semblait pourtant qu'il fallait laisser se dissiper le trouble causé par les scandales et les caloninies des CoulisseSj d'une part, et de Tautre attendre que la coalition parlementaire se fût disloquée et qu'elle eût de nouveau excité le mécontentement public. Enfin il fallait que Toccasion fût favorable.

Cette opinion était trop sage pour n'être pas partagée. Il fallait donc remettre l'entreprise à quelques mois et, pendant ce temps, la bien préparer. Les circonstances indiqueraient si elle devait précéder ou suivre le voyage en Italie, et j'estimai qu'il était préférable qu'elle le suivît, s*il pouvait être heureux.

Madame de Bonnemains assistait à l'entretien. Dès qu'elle eut vu le général donner son approbation, elle en manifesta sa vive satisfaction, même de la fierté. Elle donna quelques conseils pratiques et proposa, le cas échéant, pour rendre explicables des changements d'habitudes pouvant, à ce moment, donner l'éveil, de feindre une maladie un peu grave.

La pauvre femme ne se doutait pas que la maladie viendrait d'elle-même, et que, loin de servir le projet, elle le mettrait à néant.

Le général m'invita à ne pas cesser de m'en occuper, pour être prêt à tout événement et à toute date;

et il me demanda de garder le secret le plus absolu sur ce projet, qui n'était et ne devait être connu, jusqu'au moment de l'exécution, que de trois personnes.

J'ai gardé ce secret jusqu'à la mort de celui qui me l'avait demandé; et si j'y manque aujourd'hui, c'est pour donner la preuve que le général savait regarder le danger en face.

A mon tour, je l'invitai moins à la discrétion qu'à la méfiance.

— On entend à travers les murs et à travers les portes; aussi je vous conseille, quand vous en parlerez tous deux, dis-je en m'adressant au général et à sa compagne, de ne pas prononcer de noms. Appelez cela V affaire du Nord, Personne ne comprendra et nous nous comprendrons. »

C'est là l'expression qui est employée dans la correspondance pour désigner ce projet, en attestant de son existence et du désir de l'exécuter.

La venue en Belgique eut cette exécution pour motif, quoiqu'il ne s'agît pas, comme on l'a dit, de profiter de la journée du 1" mai, mais seulement de prendre des dispositions.

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