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LE PROGRAMME

Le projet d'un retour en France, qui aurait été certainement mis à exécution sans le drame de la rue Montoyer et du cimetière d'Ixelles, avait pour but, on le comprend assez, de déterminer un mouvement d'opinion, entraînant non pas une guerre civile, mais une succession d'événements qui forment une révolution et amènent la substitution d'un régime à un autre.

Quel était le régime que le général Boulanger eût

tenté de faire prévaloir si Texécution des projets plus haut indiqués avaient provoqué de nouveau un mouvement d'opinion semblable à celui qui se produisit de 1886 à 1888? C'est ce qu'il n'est pas inutile de faire connaître.

J*ai assez dit déjà, en le prouvant par des passages de ses lettres^ que le général Boulanger ne voulait pas la dictature et n'avait pas pour idéal un régime césarien. Il n'avait pas les ambitions ou plutôt les vanités civiles.

La connaissance de civils et de militaires a pu me convaincre que, contrairement au préjugé soigneusement entretenu par les politiciens, les seconds ont beaucoup moins que les premiers des prétentions dictatoriales et le goût des titres.

En effet, j'ai toujours vu, dans les tragiques événements auxquels j'ai été mêlé, que ce sont les civils, les avocats investis d'un pouvoir quelconque ou l'ayant usurpé, qui parlent le plus facilement de « faire fusiller » les gens et d'établir l'état de siège.

M. Naquet, exhortant un ministre de la guerre qui s'y refusait à un coup d'Etat, n'est pas une anomalie. C'est, au contraire, un exemple confirmant la règle ordinaire.

Aussi le général Boulanger avait-il souscrit bien volontiers et sans arrière-pensée, dans le banquet du café Riche, à la suppression de la présidence de la République demandée par Henri Rochefort, parce qu'il n'y prétendait pas.

On a vu que, dans son entrevue avec le comte de Paris, la seule présidence dont il ait été parlé était celle de la Chambre, à supposer que la liste d'opposition eût la majorité, parce que le général Boulanger croyait que cette présidence serait une garantie pour la conservation de la forme républicaine et le respect des promesses faites aux électeurs.

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Je puis dire môme que le général, s'il tenait à la popularité et à Fautorité morale qu'elle peut donner, n'enviait pas le pouvoir comme l'entendent nos politiciens. Le seul auquel il prétendait était celui de ministre de la guerre, parce qu'il savait, je l'ai dit, ce qu'il devait et pouvait faire dans ce département.

Ayant, comme ministre, éprouvé les inconvénients du parlementarisme, il avait cru tout d'abord que, pour les pallier, il suffirait d'une modification constitutionnelle du régime, rendant la responsabilité ministérielle effective et individuelle, au lieu d'être fictive et collective, et isolant les ministres du Parlement afin qu'ils n'eussent pas à s'occuper de ses intrigues ni à s'assurer les votes d'une majorité par des complaisances souvent contraires à l'intérêt public.

C'est là l'idée qui est sommairement exposée dans le dernier chapitre de V Invasion allemande. Et c'est parce que, sur la foi des arguments des radicaux, il avait cru à l'efBcacité et à la possibilité de cette modification, qu'il avait accepté pour programme la Révision, qui n'était et n'est qu'un mot avec lequel l'étatmajor radical avait un moment tenté, avec peu de succès d'ailleurs, de provoquer une agitation électorale.

Les événements, bien plus que mes observations, lui avaient démontré non seulement l'inanité, mais encore l'hypocrisie et la duplicité de ce mot servant de masque à toutes les espérances, aussi bien de restauration monarchique que de féodalisme parlementaire ou de dictature ministérielle, et favorisant par cela même les plus inavouables connivences.

Enfin, l'attachement que témoignaient pour ce prétendu programme la plupart des parlementaires dits boulangistes, et surtout les moins fidèles à sa fortune et les plus disposés aux compromissions, l'avait, plus que tous Tes raisonnements du monde, édifié sur la

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valeur de ce vocable : révisionniste, n'affirmant ni principe, ni idée, ni réforme politique ou sociale. Il s*était convaincu quMl n'y avait là qu'une équivoque charlatanesque prêtant à toutes sortes de marchandages élecl oraux.

Pourtant le général Boulanger croyait qu'il était nécessaire de changer la Constitution ; mais il croyait aussi qu'il ne fallait plus songer à la réviser par les moyens parlementaires qu'elle a prévus.

A cet égard, son opinion était bien faite ; elle était très nette et très ferme, et il l'a exprimée de la manière la plus formelle dans des lettres adressées notamment à MM. Chiche, Le Senne et Planteau, qui lui reprochaient d'abandonner « le programme révisionniste » en lui déclarant plus ou moins comminatoircment qu'ils seraient forcés de se séparer de lui pour rester attachés à la révision légale — qui a l'avantage, en n'étant pas dangereuse, de valoir aux candidats des suffrages réactionnaires.

Le général Boulanger était trop homme de fait et d'action pour être un constitutionnaliste et pour se plaire, comme M. Naquet et quelques autres, à confectionner des Constitutions.

Celles-ci sont des règlement^ imaginés par des hommes de partis prétendant régir l'existence et les évolutions futures d'une société, sans se préoccuper des circonstances dans lesquelles pourront s'accomplir l'une et le» autres.

Or, le général n'aimait guère les règlements et^ s'il était resté ministre, il en aurait supprimé. bien plus qu'il n'en aurait édicté. Il estimait môme que la principale tâche d'un nouveau gouvernement serait d'abolir beaucoup de règlements.

Mais s'il avait autant de dédain pour le constitutionnalisme que de mépris pour le parlementarisme, en revanche il avait le plus grand souci du résul-

tat que devait amener un changement de régime.

Plusieurs routes peuvent conduire à un même but. Le choix des routes est affaire de goût et de circonstance ; mais ce qui importe, c'est qu'on atteigne le but. Aussi le général Boulanger restait-il assez indifférent sur le premier point et ne s'intéressait-il qu'au second. Dans nos longues conversations, s'est-il assez peu préoccupé de ce qife devait être une Constitution, n'ayant que fort peu de goût pour ce genre de chinoiseries, et, si je l'avais ennuyé de dissertations sur ce sujet, je n'aurais pas dû m'étonner qu'il me répondît un beau jour :

— Ditesjmoi donc, est-ce qu'une Constitution est une chose vraiment nécessaire?

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