GOUVERNEMENT DIRECT ET DÉCENTRALISATION
Le régime républicain que concevait le général Boulanger, et qui devait être le résultat du mouvement d'opinion à provoquer, était celui dans lequel le peuple exercerait directement le pouvoir, sans intermédiaire, en choisissant et nommant ses magistrats et fonctionnaires parmi les hommes ayant fait preuve de compétence pour la magistrature ou la fonction à remplir, et en se prononçant souverainement sur les décisions législatives, aussi bien d'ordre organique que d'ordre municipal.
Avec ce régime il n'y avait plus à légiférer sur qu'on appelle plus ou moins justement les questions sociales ; c'était au peuple possédant le pouvoir à opérer lui-môme les réformes nécessaires à l'amélioration de son sort sans attendre que les législateurs aient pu se faire une opinion ou se mettre d'accord entre eux.
L'irritante question religieuse se trouvait résolue
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parla liberté et, comme la question sociale elle-même, par la pratique du droit d'association.
Cette conception de Texercice direct du pouvoir populaire entraînait fatalement, comme conséquence et comme moyen, une décentralisation profonde — ou, ce qui revient au même, la constitution d'une forte autonomie locale dont le particularisme devait être tempéré ou atténué par une division régionale substituée au morcellemement départemental et par l'application des principes du système fédératif.
A cet égard, le général Boulanger était un admirateur des institutions républicaines des Etats-Unis et il croyait que nous ne pouvions faire mieux que de nous en inspirer et de les adopter.
Ce qui est aujourd'hui le Parlement, omnipotent dans son impuissance, perdait ainsi une partie de son pouvoir restitué au peuple, et il n'était plus qu'une sorte de Conseil d'Etat préparant des textes de lois, qui ne pouvaient avoir de valeur et de légitimité qu'après avoir été soumis a.u référendum, c'est-à-dire après avoir reçu la consécration du suffrage universel. On comprend que l'idée n'était pas pour plaire aux parlementaires.
Le système représentatif n'était pas ainsi complètement aboli ; il était modiQé et transporté de l'Etat centralisateur aux régions représentant ce que sont les Etats dans la République américaine. Les Parlements se trouvaient ainsi plus en contact constant avec les électeurs et placés sous leur contrôle direct.
Le général, tout autant que moi-même, comptait que ce régime donnerait plus d'influence aux populations rurales dans Tadministration de la chose publique et qu'il aurait pour résultat de retenir ou de ramener dans les localités agricoles tout ce qui les abandonne pour venir dans les autres grands centres industriels, en y accroissant le paupérisme.
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EaQn il supposait que rien ne pouvait plus que ce régime amener la disparition des partis et la fin de leurs divisions, car une fois le peuple investi de l'entière souveraineté et de Texercice direct du pouvoir, il devenait impossible de restaurer aucun des régimes déchus.
Quel rôle se réservait le général Boulanger dans un régime de cette nature? Est-il besoin de le demander et de le dire ?
Il se réservait, à la condition bien entendu d'être accepté par la nation, le rôle de ministre de la guerre et de membre du gouvernement chargé de présider à l'établissement de ce régime républicain et démocratique, comptant bien, avec l'autorité morale qu'il pourrait tenir de sa popularité, contraindre ses collègues à opérer les réformes nécessaires et promises si, par hasard, ils avaient hésité à le faire.
Si par hasard, il n'avait rien été, il n'en aurait pas éprouvé de trop amers regrets pourvu qu'il ne fût pas proscrit et qu'il redevînt pour le peuple « le général Boulanger » qu'il avait été à la gare de Lyon et au 27 janvier, car il avait plus Tamour de la popularité que l'ambition du pouvoir.
Comment pouvait s'établir ce régime et ce gouvernement?
Appliquant à cet ordre de faits son esprit et son tempérament d'homme de guerre, croyant que les meilleurs plans se font sur le champ de bataille, le général se préoccupait plus de l'objectif, du but à atteindre que les procédés circonstanciels par lesquels on l'atteindrait, quoiqu'il essayât de prévoir d'une manière générale quels pouvaient être ces procédés.
Ceux-ci étaient de deux ordres : les uns révolutionnaires, les autres plus ou moins légaux et électoraux. U fallait être prêt à l'une comme à l'autre éventua-
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lité et en imaginer une qui tiendrait des deux ordres à la fois et qui était la plus probable.
Pourtant, comme il avait le plus grand souci des DQoyens pratiques — ce qui lui inspirait tant de dédain pour le constitutionnalisme — le général avait examiné les diverses conditions dans lesquelles pourrait se produire un mouvement et dans lesquelles il pourrait remporter le succès.
L'un des moyens qui l'avaient le plus séduit et qui fut plus longuement discuté à Bruxelles était extralégal, révolutionnaire par sa donnée et ses conséquences, sans être pourtant contraire à la légalité, qui ne Ta pas prévu.
Ce moyen est simple, d'exécution assez facile, n'exigeant presque aucune ressource financière, exposant ceux qui l'emploient à aussi peu do danger que les stériles luttes électorales, jusqu'à l'heure décisive qui seule exige la décision et l'énergie. Mais comme il peut être encore employé par des révolutionnaires intelligents, si par hasard il s'en trouve, on comprendra que je ne le désigne ni ne l'explique pas autrement.
Il avait un tort, grave, je Tavoue, c'est que, pour l'employer, il fallait des hommes convaincus, dévoués à des idées et aux intérêts patriotiques et populaires et dégagés des vanités éleotorales ou d'intérêt personnel.
Et c'est l'absence de tels hommes qui empêchera le moyen d'être employé pour le salut et la rénovation de notre pays, voué par le parlementarisme, son impuissance et sa corruption, au sort du Bas-Empire ou de la Pologne.
En dernier lieu, la date éventuelle de l'exécution avait été fixée au 27 janvier 1892 et aurait pu être avancée, ou retardée suivant les circonstances.
Si, au moment où le public, déjà inquiété par les
explosions des anarchistes, était si profondén^ent troublé par les scandales du Panama, on avait brusquement appris quele général Boulanger était à Paris, invisible, insaisissable, quoiqu'étant apparu à une quarantaine d'amis, il me semble qu'il y aurait eu d'un bout à l'autre du pays une assez belle émotion^ et que le ministère qui aurait été chargé alors de veiDer au salut de l'ordre social et des prérogatives parlementaires^ n'aurait pas dû beaucoup s'amuser. Le pis qui aurait pu arriver, c'est que le général fût pris à ce moment, et qu'il fallût procéder à la révision du procès de la Haute-Cour, pendant que se poursuivait l'enquête sur le Panama. C'était déjà trop de Tune pour un gouvernement; il n'aurait pu résister aux deux réunies.