LE « CONCUSSIONNAIRE
A ce moment j'étais rédacteur de V Estafette, ayant pour collaborateurs MM. Naquet, Sarcey, Debarle, Strauss et quelques autres de moindre valeur, la plupart opportunistes. J'avais consacré une chronique au ministre de la guerre, en l'appelant « l'homme heureux » et dont la conclusion exprimait la crainte qu'il n'eût pas Ténorme sagesse et la prodigieuse habileté qu'il fallait posséder pour ne pas compromettre tant de bonheur.
Je suivais donc le général Boulanger avec l'attention très curieuse, mais désintéressée et impartiale d'un spectateur assistant aux exercices difficiles et périlleux d'un dompteur. Un de mes amis que je n'ai pas à nommer parce qu'il n'appartient pas au monde de la politique, en relations avec le ministère de Ja guerre et qui avait eu l'occasion de connaître le général Boulanger, directeur de l'infanterie sous le général Thibaudin, l'y retrouva ministre, le voyant pour ainsi dire chaque jour. Nous nous rencontrions avec cet ami plusieurs fois par semaine et toujours dans nos entretiens une place était faite au général Boulanger que j'essayais de m'imaginer par ce qui m'en était dit. Ces relations donnèrent lieu à un fait que je crois devoir raconter ici.
En causant un jour avec un médecin rédacteur scientifique, celui-ci plaça par hasard sous mes yeux un prospectus avec flgures qui attira mon attention; C'était celui d'un fabricant de chaussures. Le médecin vit l'intérêt que j'y prenais et s'en étonna.
— La cordonnerie, lui répondis-je, a été l'un de mes métiers. J'ai là-dessus des idées. Voilà un homme de
génie, vajoulai-je en montrant le nom du fabricant. Il y a des siècles qu'on confectionne des chaussures pour torturer les pieds et celui-là a pensé tout simplement à les chausser.
Devant cette appréciation, le médecin offrit de me faire connaître ce fabricant, ancien ouvrier, homme très intelligent^ laborieux qui s'était épuisé à fabriquer la chaussure nouvelle. 11 avait obtenu les rapports les plus concluants, les mentions les plus élogieuses, mais sans parvenir à obtenir une commande qu'il sollicitait alors depuis trois ou quatre ans, je crois et que peut-être il sollicite encore. Il avait le naalheur d'être peu fortuné et de ne pouvoir user des moyens de persuasion les plus efQcaces près de ceux qui disposent en réalité des fournitures.
La chose m'intéressait vivement ; j'exposai le cas à Tami en question, lui donnant toutes les explications techniques et lui remettant les pièces attestant que les essais faits avaient été concluants, et je le priais d'en parler au minisire de la guerre.
Dès les premières paroles que l'ami eut prononcées à ce sujet, le général Boulanger l'interrompit, en disant :
— Il m'importe peu qu'on m'appelle de tous les noms qu'on voudra ; mais il en est un que je n'aurai jamais, c'est celui de concussionnaire.
Ce fut au tour de Tami de se fâcher. Un ministre de la guerre était-il donc concussionnaire parce qu'il se préoccupait des chaussures des soldats autant que de leur nourriture et de leur armement. Napoléon P' n'avait-il pas dit lui-même qu'il avait gagné autant de batailles avec les souliers de ses soldats qu'avec leurs fusils et ceux-là en campagne n'étaient-ils pas aussi utiles que ceux-ci.
Les arguments et la sincérité désintéressée de l'interlocuteur touchèrent le général Boulanger qui
prit les documents apportés et promit d'examiner r affaire.
Deux jours après l'examen était fait, quand l'anoi revit le général Boulanger, celui-ci lui dit :
— Vous aviez raison. C'était rendre service à l'armée que de lui donner les chaussures de votre fabricant. Mais j'ai le regret de ne pouvoir le faire parce que nous avons en magasin trois millions de chaussures accumulées par mes prédécesseurs et qui ne pourront servir parce qu'elles se détériorent.
Il est probable que depuis, les trois millions continuent à se détériorer en magasin, si la quantité ne s'est pas encore accrue.
« Il est un nom que je n'aurai jamais : celui de concussionnaire. » Dans sa naïveté de soldat, étranger aux affaires et voulant les ignorer, le général Boulanger supposait que pour n'être pas en butte à cette injure^ il n'y avait qu'à ne pas se mêler des questions de fournitures ou de celles dans lesquelles les intérêts pécuniaires étaient en jeu. Il était à cet égard d'une scrupuleuse rigueur, ce qui ne l'a pas empêché d'être accusé de concussion peut-être justement parce qu'il avait été trop naïvement scrupuleux.
Dans les premiers temps de nos relations, il m'a raconté que M. Wilson était venu un jour le trouver au ministère de la guerre et lui demander pour un protégé une de ces faveurs qui, ne coûtant rien à personne, peuvent toujours être accordées. Il s'agissait, je crois, d'une permutation.
On était presque à la veille d'une adjudication de couvertures..
— Comme j'avais été très bienveillant pour sa demande, dit le général, M. Wilson en profita pour me demander des renseignements sur les prix de l'adjudication qui^allait avoir lieu.
« Je lui répondis aussitôt: Monsieur le député, tant que je serai ministre on ne parlera pas d'affaires dans ce cabinet. Si vous voulez des renseignements sur l'adjudication, je vais vous faire conduire chez le chef de service qui en est chargé et qui vous donnera les indications qu'il peut donner au public. »
« Je vis à Tattitude de M. Wilson, ajouta le géiiéral Boulanger, que je venais de m'en faire un ennemi et qu'on allait agir à l'Elysée pour amener ma retraite. »
Il avait pour tout ce qui touchait aux choses d'argent une répugnance presque superstitieuse, exploitée plus tard par son entourage qui trafiqua on sait dans quelle mesure, sans qu'il sût véritablement « d'oîi venait l'argent, » suivant la phrase consacrée.
11 aurait cru faillir s'il s'en était occupé, et c'est justement pour ne pas s'en être assez occupé qu'il a été l'objet de reproches ou d'accusations sur lesquelles j'aurai à revenir plus tard.
Le même homme si scrupuleux, comme on vient de le voir en ce qui touchait aux affaires dont il ne voufaitpas entendre parler, avait des témérités non pas financières mais dépensières extraordinaires quand il croyait avoir raison d'être téméraire. C'est ainsi qu'après l'adoption de la poudre sans fumée et du fusil Lebel permettant d'utiliser celle-ci, il avait dépensé plusieurs millions pour lesquels il n'avait pas de crédit, à faire fabriquer ce fusil et cette poudre et à faire charger de mélinite les anciens obus.
J'ai appris ce fait quand il eut à me renseigner sur sa participation au nouvel armement dont il parle dans la correspondance.
H avait la ferme conviction que cet armement pouvait à ce moment assurer la victoire à la France, seule alors à posséder ces engins terribles, et il n'avait pas hésité à engager sa responsabilité.
En me racontant les expériences faites devant les
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membres de la commission du budget qui furent terriflés, il ajoutait :
— J'avais fait, je l'avoue, un peu de mise en scène ; mais le but la légitimait. Il me fallait des crédits pour continuer Tarmement, et si je ne les avais pas eus, je me faisais sauter. »
Cette conclusion toute militaire était celle qu'il avait en toute circonstance, comme on va le voir, et sa manière de comprendre la sanction de la responsabilité. On. peut être sûr qu'ayant dit comme le général Ducrot : « Je no rentrerai que mort, ou victorieux », s'il n'avait pu rentrer victorieux^ il ne serait rentré que mort.
l'affaire shnœbélé
On oublie vite en France où les vilaines passions et les potins de la basse politique l'emportent sur toutes considérations, même sur celles auxquelles est attachée notre existence nationale. Deux ans à peine avaient sufQ déjà pour qu'on oubliât l'un des plus graves périls qu'ait couru la paix, sinon la France, et le service rendu par celui qui l'avait conjuré. Qui s'en souvient aujourd'hui?
Pour n'avoir pas à se souvenir du service rendu on méconnut le danger conjuré presque au lendemain du jour où il venait de l'être, voulant pouvoir n*attribuer la légitime reconnaissance des foules populaires qu'à l'engouement pour un panache blanc et un cheval noir et au besoin de se « ruer à la servitude », comme l'écrivait M. Henri Maret. Cet oubli volontaire a plus servi l'Allemagne que toute la diplomatie de M. de Bismarck.
En môme temps que le général Boulanger entrait au ministère de la guerre, les sentiments patriotiques
que M. Jules Ferry s'était appliqué à endormir en leur faisant diversion, s'étaient réveillés et leur réveil avait paru au gouvernement allemand une menace suffisante pour qu'il voulû-t la guerre ou tout au moins pour qu'il en acceptât le risque en tentant de nous intimider. Pour procéder à cette intimidation le gouvernement avait déféré à un tribunal de Leipzig plusieurs personnes dont les unes habitaient l'Alsace- Lorraine et quelques autres la France même. C'était donc le procès fait au patriotisme français en Ailemagae. Notre ambassadeur à Berlin, M. Herbette, créature de M. de Freycinet, qui l'avait placé h ce poste en récompense des services qu'il en avait reçu, feignait d'ignorer ou peut-être ignorait que ce procès fût entamé. L'un des prévenus, domicilié en France, était un commissaire spécial M. Shnœbélé. Appelé par lettre à la frontière par des fonctionnaires allemands prétextant des raisons de services, il fut appréhendé au corps à Pagny-sur-Moselle et emmené prisonnier.
C'était là une provocation aggravée en sa forme par le guet-apens. Quand la nouvelle en parvint par la presse au public, elle produisit en France une explosion d'indignation patriotique mêlée, il faut bien l'avouer, de la plus vive inquiétude. Ce n'était pas là un de ces regrettables accidents de frontière dû au zèle intempestif et maladroit d'agents subalternes agissant sans ordre. C'était un acte volontaire et prémédité du gouvernement impérial allemand qui en l'accomplissant ne pouvait ignorer qu'il créait un casus belli.
Le général Boulanger, ayant à son entrée au ministère organisé une police militaire qui le renseignait sur les sentiments des cercles militaires allemands et sur les préparatifs qui s'opéraient en Allemagne, aussi bien que sur les menées des agents de
cette puissance en France, savait qu'elle voulait la guerre et s'était préparé avec une prodigieuse activité pour être prêt à cette fatale éventualité. Entre autres mesures, en dehors de celles de Tarmement qu'il avait poussées avec tant de rapidité, il avait fait puissamment renforcer la garnison de Nancy en y faisant construire des baraquements militaires qui^ depuis, par condescendance sans doute pour l'Allemagne, ont été détruits de môme que son artillerie en a été expédiée à Châlons.
L'incident de Pagny fit croire un moment que l'heure du suprême conflit allait sonner. 11 y eut dans tout le pays pendant quelques jours une inquiétude anxieuse mêlée d'un ardent espoir.
Je partageais tout naturellement ces sentiments de mes concitoyens. L'ami dont j'ai parlé plus haut, continuait à voir le général Boulanger presque chaque jour et avec une légitime et vive curiosité que l'on devine, je m'enquérais après leurs entretiens^ des chances qu'il pouvait rester à la paix ou de celles qu'on pouvait avoir en cas de guerre, et qui, en grande partie, dépendaient du ministre de la guerre.
Un soir cet ami vint visiblement troublé, quoiqu'il fût de ceux qui ne s'émeuvent guère. Je lui en fis la remarque et lui en demandai la raison.
— J'ai eu aujourd'hui un long entretien avec le général Boulanger. Ce diable d'homme m'effraie par sa résolution même.
Et l'ami me raconta certains traits de l'entretien. Le ministre de la guerre ne se faisait pas d'illusion sur les difficultés qu'il éprouverait quant aux moyens de transports^ mais il était décidé à force de précision et d'énergie, dût-elle être excessive, à les surmonter. En ce qui concernait les forts incomplètement achevés alors, le ministre avait répondu aux observations qui lui étaient présentées à ce sujet :
— Les forts n'ont plus qu'une valeur morale en donnant confiance aux soldats, mais on peut les écraser comme des noisettes.
Enfin comme on parlait des dispositions ou précautions à prendre pour assurer la retraite^ le général Boulanger, tout en gardant la plus grande réserve sur ses intentions, avait répondu :
— Dans une partie comme celle-là il ne faut pas songer à la retraite ; il faut , aller toujours en avant et crever Tennemi. Je percerai ou je me ferai sauter.
Cette conclusion, rappelant avec moins d'emphase oratoire les sentences des temps héroïques de la Révolution, était justement ce qui effrayait Tami qui me la répétait.
Incompétent en matière militaire, je n'ai pas à apprécier la valeur du général Boulanger comme homme de guerre dans le sens technique du mot. C'est un soin que je laisse à ceux qui, comme le général Yung, ont été ses collaborateurs et dont le jugement peut avoir j)lus d'autorité, je crois, que celui de M. Joseph Reinach ou de M. Sigismond Lacroix.
Maintenant que presque toutes les puissances ont le fusil à tir rapide, que l'Angleterre fabrique de la mélinite sous un autre nom^ que l'Allemagne et l'Italie ont la roburite qui leur a été fabriquée par les associés de l'ex-ministre M. Barbe, je puis dire que c'est au terrible explosif qu'il songeait en parlant des forts écrasés comme des noisettes, et c'est sur lui qu'il comptait pour jeter l'épouvante dans l'armée allemande si sloïque qu'elle pût être^ parles effrayants ravages du nouvel armement qu'il avait fait fabriquer avec une si ardente activité^, n'attendant même pas que les crédits lui fussent votés pour l'entreprendre. C'est ce qui faisait dire à M. de Freycinet, lors des préliminaires de la Haute-Cour que a si le général Boulanger avait commis des irrégularités elles étaient
justiQées parles nécessités et qu'il serait criminel de les lui reprocher.. »
La correspondance du général Boulanger prouve qu*il avait au moins un plan général, un objectif que je n'ai pas à juger et dont on ne s'étonnera pas que je supprime les points précis quand je publierai les lettres qui les contiennent et qui pourraient être lues par d'autres que par des Français. /
D'autres ont parlé des mesures diverses qu'il s'apprêtait à prendre avec une énergie toute révolutionnaire, pour faire face aux nécessités de la guerre. Il étaitcertainement capable de les prendre ; maisj'ignore s'il les avait prises au moins tacitement comme on l'a dit, n'ayant pas eu Toccasion d'être informé à cet égard. Mais je le serais que je garderais le silence sur ce point pour me conformer à ce que je sais avoir été sa volonté. 11 avait le plus grand respect du secret professionnel, dont il ne se serait pas même dégagé pour se défendre. Quand il était le plus furieusement attaqué et calomnié pendant la publication des Coulisses, le directeur de YEclair lui offrit de rappeler dans un interview ce qu'il avait fait au moment de l'incident de Pagny. Il s'y refusa par une lettre qui fut publiée en invoquant la nécessité du secret que lui commandait le patriotisme et dans une lettre qu'il m'adressait en même temps, il m'informait de ce refus et des raisons qui le dictaient sur lesquelles ne pouvait prévaloir le désir bien légitime de rappeler à ceux qui l'outrageaient après l'avoir proscrit ce qu'il avait fait pour son pays.