CHUTE MINISTÉRIELLE
On n'était pas sans être informé en Allemagne des
ressources nouvelles dont disposait la Francej encore qu'on ne les connût pas exactement. Aussi le gouvernement allemand crut prudent do remettre Texécution de ses projets à une meilleure occasion et il s'empressa de masquer sa retraite derrière les ingéniosités diplomatiques et juridiques que lui offraient MM. Grévy et Goblet.
Cette victoire morale remportée par la France sans qu'il lui en coûtât rien, mit le comble à la popularité du général Boulanger qui devint pour le peuple et pour Tarmée « le général Revanche ».
Mais celui-ci avait trop triomphé. Le gouvernement allemand effrayé par la résolution, l'activité, la popularité de ce général organisant la défense comme s'il allait livrer bataille^ agissait par tous les moyens, servi par notre ambassadeur à Berlin, pour amener la retraite de ce ministre de la guerre. M. Grévy qui voyait revivre en lui un autre Gambetta, soldat et non orateur, si peu disposé à laisser adjoindre le ministère de la guerre au bazar de l'Elysée, ressentait une antipathique méfiance pour ce favori de la fortune et de la popularité. Les opportunistes et les modérés comprenant quel avantage sa popularité donnait aux radicaux qui pouvaient se réclamer de lui ou le représenter, non sans raison, comme leur ministre avaient hâte d'amener sa chute. Enfin contrairement à toute logique politique les radicaux qui pouvaient par lui arriver au pouvoir, forts de l'approbation du pays, agissaient pour la plupart comme les opportunistes et les modérés à l'instigation de M. Clemenceau qui avait eu des relations fort étroites avec ce ministre de la guerre devenu pour lui trop populaire et dont il avait éprouvé quelque déception.
En une telle situation il aurait fallu une expérience consommée du personnel parlementaire et le génie de rintrigue pour résister à tant d'adversaires coa-»
lises. D'ailleurs, le mieux était de ne pas résister pour prolonger de quelcjues mois à peine ou de quelques semaines la possfession d'un pouvoir ministériel devenant inutile dès que le possesseur ne pouvait plus s'en servir que pour défendre sa situation. Après avoir passé aux affaires d'une manière si éclatante, il était certain que le général Boulanger serait rappelé assez prochainement et que les auteurs d'une combinaison ministérielle future voulant s'assurer la popularité à leur début s'empresseraient de lui faire parmi eux une place où il pourrait continuer sa tâche patriotique.
Pour les raisons qui viennent d'être indiquées^ une coalition entre les opportunistes et l'Elysée représentés par M. Rouvier et la droite représentée par MM. de Mackau, de Breteuil et Cassagnac et depuis avouée par les derniers fut ourdie avec le concours de MM. Clemenceau, Pelletan et quelques autres radicaux pour amener la chute du ministère radical à propos du projet d'impôt sur le revenu, véritablement insoutenable de M. Dauphin, et que M. Goblet, on ne sait pourquoi, voulut soutenir.
La question ministérielle posée sur ce projet ne pouvait avoir un résultat douteux, alors môme qu'il n'y aurait pas eu de coalition.
La chute du ministère radical amena nécessairement la retraite du général Boulanger, qui en perdant son portefeuille ne perdait pas sa popularité.
Quand le vote fut connu, un familier du ministère de la guerre, alla trouver le général et lui demanda :
— Qu'allez-vous faire?
— C'est bien simple; je vais m'en aller, répondit tranquillement le général.
— Vous devez au contraire rester, reprit l'interlocuteur ; et, avec véhémence, il lui démontra que ses collègues et lui avaient été renversés par une coalition de partis ne représentant pas le pays ; qu'il pouvait
compter sur Tappui de Tarmée, sur Tapprobation de l'opinion publique indignée, sur le concours du peuple auquel il devait en appeler et qu'il devait d'autant plus le faire qu'il n'avait rien à craindre en le faisant.
— Ce serait un coup d'Etat, répliqua le général Boulanger, et je ne le ferai jamais.
Deux ans après il était condamné parla Haute Cour comme ayant préparé et tenté de faire un coup d'Etat.