LE STRATÉGISTE
Le général, en homme de guerre habitué à dresser des plans stratégiques qui ne doivent recevoir leur exécution qu'après plusieurs années, avait la patience des longues préparations, de l'attente, et n'aimait pas à être surpris par une éventualité qu'il n'avait pas prévue. G'estlà, je l'ai dit ailleurs, co qui explique son départ de Paris.
Ce n'était pas, quoiqu'il réfléchît et méditât beaucoup, un « spéculatif». C'était un homme de fait. Les idées ne lui apparaissaient quesous la forme concrète, pratique, réalisée ou réalisable. Il raisonnait, et ne philosophait pas. Aussi parlait-il peu des choses sérieuses sur lesquelles il réfléchissait, sans paraître pourtant taciturne, parce que, tout en réfléchissant à ce qui le préoccupait, il causait et plaisantait avec la plus grande amabilité.
n écoutait attentivement et lisait de môme» n'argumentait jamais, paraissant détester la dialectique, qui est le contraire de la conception, de TacLion, de la pratique. Aussi ses lettres expriment-elles une opinion sur des sujets divers, très sobrement, sans démonstration ni explication.
Dans Talliance avec les réactionnaires, il n'avait vu qu'un fait stratégique. Etant mis par la proscription dans l'impuissance d'agir, il voyait dans cette alliance un moyen d'annuler la proscription pour lui comme pour les autres et de recommencer la partie. Eîn outre, il avait raisonné en militaire, en se disant que deux forces doivent avoir plus d'avantages qu'une seule.
C'était à ceux qui l'entourent alors, à lui démontrer que les forces politiques n'avaient rien de commun avec les forces militaires. Rien n'aurait été plus facile, car il n'y avait pas d'homme plus abordable, écoutant avec une plus docile attention, et plus disposé à se rendre aux bonnes raisons, alors surtout que, par leur situation, leurs titres, leur réputation, ceux qui les lui donnaient lui inspiraient conflance.
Il écoutait, du reste, tout le monde, môme les fous. En me racontant combien étaient venus l'entretenir de leurs projets au ministère de la guerre, il me disait : « Je les écoutais tous, parce que, môme chez les fous, il peut y avoir une idée juste. »