CHAPITRE XXIII
LES LIEUTENANTS d'ALEXANDRE
La plus grande difficulté que rencontrait le plan que je viens d'indiquer n'était pas dans les mesures que pouvait prendre le gouvernement, ftt-il dirigé par M. Constans. Elle était presque tout entière dans les agissements de certains députés ou meneurs boulangistes, persistant à vouloir exploiter le boulangisme pour leur compte.
A peine en eut-on fini avec les Coulisses et leurs scandales, qu'on fut en butte à un nouvel incident, sur lequel je passerai rapidement, mais que je dois noter pour expliquer la conduite et le caractère du général.
M. Déroulède qui, on Ta vu, était l'un des quatre chefs del'ancien Comité, Tinstigateur de la démarche tendant à poser au général le dilemne : « Paraître ©u disparaître », s'était séparé de ses collègues et avait sévèrement qualifié la conduite de M.Laguerre, dont il était Tami.
A rheure difficile où le général était en butte aux attaques calomnieuses des anciens chefs du Comité et
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des royalistes, M. Déroulëde, après avoir annoncé son
intention de donner sa dâmiasion, était allé faire un roman en Italie. Quand il fut devenu certaio que le débordement de diffamalions et d'outrages n'avait pas enlevé au général Boulanger ce qu'illui était resté de sympathies populaires, il revint et trouva le moyen de crier è la Chambre un « Vive Boulanger ! n retentissant:
N'étant pas instruit des projets du général qu'il supposait n'ôtre occupé que du soin de vivre tranquille dans une agréable retraite, M. Déroulède comptait devenir facilement le chef réel du boulangisme, n'ayant plus de rivaux ni de concurrents, après la déconsidération dans laquelle étaient tombés les anciens directeurs du Comité, ses collègues et amis. Il y comptait d'autant plus qu'il s'imaginait qu'après son cri de : Vive Boulanger! dont les boulangistes avaient admiré le facile courage, le général ne pourrait refuser d'abdiquer entre ses mains.
Le général ne s'était pas trompé sur ces sentiments ni sur cette tactique sur lesquels il s'expliqua ultérieurement dans dix lettres au moins. Maisquelle que fût son opinion intime, il ne voulait pas paraître témoigner d'une ingratitude qu'on n'aurait pas comprise.
Vers le moi3dedécembre,M.Dérou!èdealla rendre visite au général pour lui demander d'être autorisé à prendre la direction des députés boulangistes, c'est-àdire en réalité de la politique du parti. Le général lui répondit qu'il avait des projets qu'il ne pouvait lui faire connaître et qui n'avaient rien à faire avec le Parlement, ajoutant qu'après avoir rendu leur liberté aux députés, il lui laissait carte blanche pour les diriger s'ils acceptaientsadirection, mais qu'il entendait ne pas intervenir et ne pas abdiquer.
A son retour, M. Déroulètie fit paraître une information annonçant qu'il u avait rendu confiance n au
général Boulanger, et qu'il avait été chargé par lui d'exercer la directioa en questian.
On a vu que le général n'avait pal perdu confiance, qu'il en avait au contraire plus que jamais, autant que de patience.
Il protesta dans une lettre à V Eclair.
De leur côté, plusieurs députés boulangistes, qui ne tenaient nullement à être soumis à la direction du chef de la Ligue, écrivirent au général en donnant toutes sortes de bonnes raisons pour résister ou échapper à cette dépendance.
Quoique très mécontent et indisposé contre M. Déroulède, tant à cause de ses agissements qu'à cause de la publication d'une brochure intitulée le Désarmement et concluant à la guerre, qu'il blâmait vivement, le général voulait qu'on arrangeât les choses, et que Ton conciliât tout.
Il m'invita à voir M. Déroulède dans ce but, ce que je fis, en me conformant au désir et à la pensée du général. L'entrevue eutlieu à l'hôtel Saint-James. J'avais entrevu la silhouette de M. Déroulède en diverses occasions; mais je le voyais véritablement et lui parlais pour la première fois. Je croyais d'après l'opinion courante à laquelle il ne faut d'ailleurs jamais croire et d'après Tapparence de ses actes qu'il était ce qu'on appelle « un emballé » agissant trop dans la spontanéité de son sentiment. Il s'en défendit en m' apprenant que ses prétendus » emballements » étaient raisonnes, prémédités, calculés, à la manière des intonations ou des gestes d'un acteur qui a étudié tt ses effets ». Et il me le prouva.
Après cette démonstration, il me déclara que le général avait plus besoin de lui que lui n'avait besoin du général, ce qui l'autorisait à dicter ses conditions. Et comme j'allais partir pour Jersey il me
chargea de les poser en son nom au général en
demandant à ce dernier qu*il lui donnât la direction du parti parlementaire et extra-parlementaire et celle môme du journal La Voix du Peuple,
Je fis scrupuleusement la commission. Malgré toute sa bonté, le général se fâcha. C'était encore son abdication qu'on lui demandait. Il s'y refusa, naturellement, et écrivit une lettre très courtoise à M. Déroulède, mais très ferme et très nette quant à ses intentions.
— Déroulède, me dit- il, est venu ici me demander de prendre la direction des boulangistes à la Chambre. Comme je n'attends rien des députés, et que je ne peux pas plus l'empêcher d'exercer son autorité sur ses collègues que la lui donner, je lui ai laissé carte blanche.
» Je ne voulais rien lui dire de nos projets, auxquels les députés sont inutiles. C'était son affaire de prendre la direction s'il le pouvait ; les députés m'écrivent pour la repousser, et je trouve qu'ils ont raison.
» Que Déroulède fasse ce qu'il voudra en son nom et sous sa responsabilité, c'est son affaire, mais je ne veux que ni lui ni personne fasse rien en mon nom. Que ceux qui veulent chausser mes bottes attendent que je sois mort l »
Pourtant, après avoir parlé avec cette netteté, il en revint à son désir de tout concilier, sans pourtant rien céder, envisageant sans regret une nouvelle rupture, mais ne voulant pas la provoquer.