‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 115 sur 139 · RETOUR A BRUXELLES · texte numérisé non relu

RETOUR A BRUXELLES

Le projet de voyage en Italie avait été, non pas abandonné, mais retardé à la suite de la chute de M. Grispi, dont se félicitait le général, non pour luimême, mais pour notre pays, en disant : « La France avant tout. » Il fut repris à la suite de lettres venant d'Italie, et de Taccueil fait aux communications du général au Corriero di Napoli, qui les demandait.

Mais le général ne voulait agir qu'à coup sûr. La difficulté pour ce charmeur de foules n'était pas de se faire écouter du populaire italien, c'était de n'être pas expulsé avant d'avoir accompli sa tâche étrange, qui eût ressemblé, avec d'autres formes, à la visite de notre escadre à Cronstadt.

Provoquer les sympathies, l'enthousiasme, les mouvements d'opinion à force d'accolades et à coups de bouquets de fleurs, c'était son affaire. Il fallait mener cette campagne en quelques semaines, en quelques jours, comme s'était faite la conquête garibaldienne de la Sicile ; et, pour qu'elle eût cette rapidité, il la fallait mûrement préparer de loin.

Il fut donc décidé que le général abandonnait Jersey et venait s'installer en Belgique, qui serait son centre d'opérations, à proximité de la France, et tout porté sur le théâtre des événements, s'il en survenait.

Le bail du chalet expirait, et ne fut pas renouvelé.

Madame deBonnemains, accompagnée de la femme du cuis:inier, vint à Paris pour faire envoyer une partie de son mobilier à Bruxelles. Dans la traversée, elle fut prise de froid et, en arrivant à Paris, atteinte d'une pleurésie qui Tempêcha de retourner à Jersey.

Elle renvoya la femme du cuisinier, en l'invitant à dire au général qu'elle avait une indisposition sans gravité, mais la contraignant à garder la chambre quelques jours. Quand le général vit descendre du bateau la domestique seule, il eut un vif mouvement de colère, dont il s'excusa du reste un peu après. Il crut à un malheur qu'on lui voulait cacher, et passa une journée dans une inquiétude mortelle.

Une lettre de la malade lui prouva qu'elle était vivante. Mais il lui paraissait certain qu'elle était dans un état grave, qu'on s'efforçait de lui dissimuler.

Il partit aussitôt pour l'Angleterre, afin d'aller prendre à Douvres le bateau pour Ostende, et venir à Bruxelles ; et en même temps, il adressa à madame de Bonnemains des dépêches en clair, dans lesquelles il lui disait ses inquiétudes, son arrivée à Bruxelles, en lui annonçant que, si elle ne pouvait venir le retrouver, c'est que son pressentiment ne le trompait pas, et qu'il allait venir la trouver à Paris.

On peut deviner quelle fut l'anxiété désespérée de la malade. Elle connaissait l'homme, ses résolutions, sa témérité. C'est pour elle qu'il avait fait déjà une fois le voyage de Clermont à Paris, dont le conseil d'ci^quôte ^vait pris prétexte pour l'enlever à l'armée.

Getle Tois, il se livrait d'autant plus sûrement, que le gouvernement était informé par sea dépêches, La malheureuse femme sentajtquelle redoutable responsabilité pesait sur elle, qu'on avait accusée, il tort d'ailleurs, d'avoir provoqué le départ de Paris, et qui allait être la cause de son retour dans de telles conditions.

ConQdente de nos projets, elle n'en était que plus afOigée :

— Je ne veux pas qu'il revienne pour moi, disaitelle toute tremblante de fièvre ; je ne veux pas qu'on dise qu'il est reveau pour une femme, quand il doit revenir pour son honneur.

Une amie dévout^e me fit aussitôt avertir : « Mais si elle part, c'est sa mort, m'écriai-je. S'il vient, c'est sa mort encore à elle et c'est sa fin à lui. »

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