‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 116 sur 139 · FATALE ÉNERGIE · texte numérisé non relu

FATALE ÉNERGIE

Que Tallait-il faire dans une situation aussi critique ? C'était là l'important à savoir et à décider.

J'ofîris d'aller immédiatement à Bruxelles attendre le général à. son arrivée d'Oslende : « Je lui dirai la vérité tout entière, pour qu'il me croie ; je lui démontrerai que forcer !a malade à venir, c'est la tuer; que venir la trouver, c'est se faire prendre, et lui porter un coup auquel, dans son état, elle ne résistera pas, cL quo c'est la tuer encore, en tuant du même coup touL espoir pour l'avenir. Pourvu que Je gagne quelquosjours, après lesquels la malade, un peu rétablie, hors de danger, pourra faire le voyage, tout est sauvé. »

Il fut convenu que j'attendrais au lendemain pour >parlîr. Madame de Bonnemains, aussitôt avisée de

mes intentions, se tranquillisa quelque peu. Le lendemain, conduit par son amie, j'allai la voir à Thôtel Continental, et la trouvai couchée, dans un état de faiblesse et de fièvre qui semblait rendre toute intention de voyage impossible.

Toujours souriante, elle me remercia, demandant qu'on lui pardonnât la peine qu'elle donnait à ses amis, et se montra rassurée étant certaine que le général m'écouterait. C'était, s'il m'en souvient bien, un jeudi. Pourtant, elle préférait partir s'il était possible. « Si je ne le puis, dit-elle, vous partirez ce soir. »

Je la suppliai de ne pas commettre une imprudence qui pouvait avoir de graves conséquences. Elle s'efforça de me rassurer, en disant que, confiante dans mon intervention près du général pour empêcher un coup de tôte, elle ne ferait le voyage qu'avec toutes les précautions nécessaires, et si elle s'en sentait la force ; et elle me demanda, dans le cas où elle partirait, de venir les retrouver le lendemain à Bruxelles.

Une dépêche vint m'avertir que, contrairement à. toute probabilité, madame de Bonnemains était partie par l'express de six heures pour arriver à minuit à Bruxelles, où le général l'attendait à la gare. Pour qu'elle eût fait ce voyage dans l'état où je l'avais vue, quoiqu'elle prétendît que ce n'était qu'une course un peu longue en voiture^ il fallait une rare énergie.

Le surlendemain, j'allai à mon tour à Bruxelles, à l'hôtel de Bellevue, sur la place Royale, où le proscrit et sa compagne étaient descendus et s'étaient fait inscrire sous un nom d'emprunt.

■ Je demandai naturellement des nouvelles de madame de Bonnemains, et le général me répondit qu'elle allait beaucoup mieux. Et, en effet, elle vint déjeuner à table avec nous, ou plutôt feignit de déjeuner. Elle

était pâle, très amaigrie, toujours souriante, paraissant très confiante en sa guérison.

La journée se passa tout entière dans la chambre, en causerie intime, môlée d'observations sur Texécution de nos projets.

Il se trouvait que ces incidents se passaient lors du voyage de Timpératrice Augusta à Paris, des manifestations qu'il entraîna, et dans lesquelles M. Déroulède joua son rôle accoutumé.

La malveillance ne manqua pas de voir dans cette venue du général à Bruxelles l'intention de profiter des troubles et des conflits que pouvaient provoquer les excitations chauvines du chef de la Ligue, qu'on supposait être inspirées par le général Boulanger, quoiqu'il les blâmât énergiquement. On voit pourtant combien l'intention ou le désir de profiter d'agitations pouvant entraîner des malheurs pour la patrie étaien loin de sa pensée.

Le bail de la villa Saint-Brelade finissant en fin avril, c'était à ce moment, c'est-à-dire un mois après que le général devait venir s'installer définitivement à Bruxelles.

Je lui fis remarquer que cette installation, décidée depuis plusieurs mois, aurait le malheur de coïncider avec la journée du 1®' mai, et de donner lieu à de nouveaux et fâcheux commentaires. J'opinai donc pour que, tantà raison de cette coïncidence involontaire de date, comme à raison de la santé de madame de Bonnemains, on demeurât à Bruxelles, endonnantles ordres nécessaires pour le transport du peu de meubles et d'objets déjà encaissés qui se trouvaient à Jersey.

Ce fut madame de Bonnemains qui fut d'un avis différent, parce qu'elle avait à Saint-Brelade des bibelots et objets divers, môles aux curiosités appartenant au propriétaire, que le général lui-même no pourrait distinguer, et pour l'enlèvement desquels sa pré-

sence était indispensable. Elle se sentait mieux, elle ne tarderait pas à être complètement rétablie, à l'en croire, et elle se promettait bien de n'affronter la double traversée qu'étant guérie.

Quant au général, il prenait note de la coïncidence de dates, et s'arrangerait pour s'arrêter à Londres et ne revenir à Bruxelles qu'après la journée du 4" mai passée.

Comme dit un héros de Musset : « Que voulez- vous répondre à des raisons pareilles? »

J'ai eu le malheur de perdre deux femmes aimées, emportées par cet inexorable mal, auquel devait succomber la compagne dévouée de celui pour qui j'avais une si vive amitié. Cette douloureuse expérience m'a mis en garde contre certains symptômes.

Déjà, à Jersey, ils m'avaient inquiété, et mes relations étant surtout parmi les médecins, j'en avais parlé à l'un d'eux, dont j'ai partagé les études et qui est de ceux qu'on peut appeler des « guérisseurs ». Il ofTrit d'aller à Jersey. Mais il était préférable, suivant lui, d'être fixé avant, et pour l'être, il désirait qu'on recueillît des crachats de la malade, dont Texamen rendrait le pronostic certain.

J'en avais parlé au général qui, trompé par la malade^ et comprenant les soupçons de mon ami et de moi-môme, avait répondu, en invoquant l'autorité du médecin traitant, qu'il n'y avait pas de phtisie. Je n'en restai pas moins inquiet; et Tétat dans lequel je voyais madame de Bonnemains, dont je devinais les efforts pour ne pas alarmer le général, n'était pas pour calmer ces inquiétudes. Si cet état s'aggravait^ le général, torturé par des angoisses que j*ai connues en un moment terrible, dans la défaite de l'insurrection communaliste, ne penserait plus qu'à tenter de sauver sa chère compagne. Et si un dénouement fatal survenait, qu'arriverait-il?

Quand la malade fut rétablie, ou prétendit Tôtre, le général lit demander qu'on lui télégraphiât d'Ostende rétat de la mer, qui, à cette époque est généralement mauvaise; et, impatient d'attendre une accalmie, il repartit avec madame de Bonnemains pour Jersey par un temps épouvantable, tel qu'il dut prendre le lit tout un jour, en arrivant.

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