‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 117 sur 139 · M. PORTALIS ET LA « COCARDE · texte numérisé non relu

M. PORTALIS ET LA « COCARDE

A peine le général était-il de retour à Jersey qu'il se produisit un de ces incidents malheureusement si fréquents dans le monde se qualifiant « boulangiste. »

La Cocarde, dirigée par MM. Ducret et Castelin, publia une lettre du général Boulanger^ sans autre intérêt qu'une injure à l'adresse de M. Portails, directeur du T/JT® Siècle. Ce dernier avait entrepris contre le Petit Journal une campagne dans laquelle la politique n'avait rien à voir. Les directeurs de la Cocarde avaient pris parti pour M. Poidatz, financier du Petit Journal, et trouvaient de bonne guerre de se servir contre leur adversaire commun d'un passage de lettre, certainement confidentielle et répondant visiblement et d'une manière négative à l'offre d'une démarche. Et pour rendre cette publication plus tapageuse ses auteurs avaient imprimé ladite lettre en caractères d'affiches, tenant toute une page du journal, faisant croire à un manifeste du proscrit.

Dès que le général apprit cette nouvelle incartade et l'abus qui était fait de son nom, il m'écrivit le 7 avril 1891 :

« Oui, mon cher ami, je suis furieux, outré, indigné autant qu'on peut l'être. Certes, je n'ai pas une bien profonde estime pour M. Portails. Mais, sans pren-

dre parti, je devais, en honnête homme, dire la vérité , et protester contre ces procédés de banditisme. C'est ce que j'ai fait. »

En effet, une lettre écrite le lendemain, destinée à la publicité, et qu'il est sans doute inutile de reproduire ici, protestait contre la publication de la Cocarde,

Je n'ai pas à cacher que, prévoyant quelles polémiques allait provoquer cette publication , donnant comme cible aux outrages le général qui n'y était pour rien, et afin d'y couper court, je lui avais demandé d'être autorisé à publier sa protestation. Et il m'avait donné cette autorisation « sans hésiter un instant », disait-il, et en termes trop cruels à l'égard des auteurs de l'racident, pour que je les reproduise sans y être contraint.

La conduite du général, en cette circonstance, était d'autant plus caractéristique, qu'il avait peu de sympathie pour M. PortaUs qui avait rompu avec lui et dont il attribuait la rancune à d'autres motifs que les véritables.

Alors que le général Boulanger était ministre de la guerre, le XIX^ Siècle et son directeur lui étaient des plus favorables, et ils l'étaient restés après la chute ministérielle comme le prouva l'article Vive Boulanger \ Aussi lorsque M. Dilion voulut organiser sa campagne de réclame boulangiste, entra-t-il en pourparlers pour l'achat d'une partie des actions du XIX^ Siècle, Sur ces entrefaites, M. Portails devait être candidat dans le Loiret, et M. Dilion lui avait promis que le Comité national ne lui opposerait pas de concurrent pour qu'il pût bénéficier des suffrages boulangistes. Pourtant M. Dilion l'avait prié d'attendre deux ou trois jours avant de poser sa candidature'; et^ en sortant du Comité, il avait appris qu'un autre candidat, M. Dumas, protégé de M. Dilion, venait d'être accepté, après avoir montré sa profes-

MO LE MÉMORIAL DE SaINT-BKELâDE

sion de foi au général. C'étaient toujours là les pro* cédés de M. Dillon.

Indigné de cette duplicité, M. Portalis avait, le lendemain, fait paraître dans le Jf/JT® Siècle un article intitulé le Divorce, rompant avec le parti dont il devait être la veille l'allié, et qui lui avait emprunté ses formules révisionnistes.

Le général, ignorant de ces intrigues électorales, avait attribué cette brusque rupture à d'autres motifs, et en avait gardé contre le directeur du X1X° Siècle un vif ressentiment, qui, pourtant, ne l'empêcha pas de protester contre un procédé de polémique qu'il considérait comme déloyal, et de rétablir la vérité, comme il Favait déjà fait dans la conversation relative à M. Clemenceau.

Le directeur du XIX* Siècle, qui avait été l'objet de cet acte de loyauté, n'en a pas moins continué à mettre celle-ci en suspicion dans son journal^ et à considérer comme inspirés par le général ceux que celui-ci avait désavoués, sans comprendre qu'il ne faisait ainsi qu'enlever de sa valeur à une protestation dont il bénéficiait. Quant à la reconnaissance, il n'en faut pas parler, car c'est la chose inconnue en politique.

Dois-je ajouter que M, Castelin inventeur du « loyalisme » prétendait et publiait que la protestation, malgré son authenticité, n'émanait pas du général. Le loyalisme, n'est donc pas précisément la môme chose que la loyauté.

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