LE PATRIOTISME ET LA POLITIQUE
Quoique je ne prétende pas écrire l'histoire de ce qu*on nomme le boulangisme, il faut bien pour l'intelligence du sujet rappeler des souvenirs méconnus sinon oubliés qui sont notre histoire d'hier. Le général Boulanger ne fut pas un simple agitateur populaire ou parlementaire, ne devant sa prodigieuse et si rapide célébrité qu'à des acclamations tapageuses dont l'Europe ne se serait pas occupée s'il s'était agi seulement d'un inventeur de procédés électoraux. Cette célébrité était due à son œuvre comme ministre de la guerre, et à la victoire morale remportée sur TAllemagne, laissant prévoir qu'il pouvait être le général heureux destiné à vaincre les vainqueurs de 1870.
Il fut une espérance ; mais celle-là même que le régime et les partis parlementaires ne peuvent supporter. C'est une fatalité du régime que les partis possédant le pouvoir, en cas de conflit extérieur confleraient le commandement suprême non pas au gênérai pouvant être le plus redoutable à l'ennemi, mais à celui qui serait le moins redoutable pour eux-mêmes
el dont ils n'auraient pas à craindre qu'il abusât de sa victoire parce qu'il serait incapable de la remporter.
Le drame que j'ai à raconter pourrait avoir pour titre: Patriotisme et Politique, Le premier a été vaincu et tué par la seconde. Celle-ci triomphe pendant que Tautre est couché dans la tombe d'Ixelles. Il peut y avoir dans l'armée française un autre homme de guerre de la valeur du géQéral Boulanger ; mais instruit par l'exemple de celui-ci, cet homme de guerre se gardera bien de se révéler pour ne pas acquérir une popularité périlleuse. Il pourra avoir la capacité, il ne pourra inspirer à l'armée et au pays entier la confiance enthousiaste et héroïque qui est la grande force française et sur laquelle comptait le général Boulanger plus encore que sur sa stratégie et sur l'armement qu'il avait créé.
Ce n'est pas à dire que le général Boulanger fut Tunique patriote. Mais ayant réveillé le patriotisme, il l'incarna aux yeux de la foule et du pays entier. Voilà qui est incontestable.
Et il l'incarna dans un moment oh apparaissaient tous les vices, toutes les intrigues, toutes les corruptions, tous les tripotages de la politique, soulevant le mépris elle dégoût universels.
A ce moment ce n'était pour ainsi dire un secret pour personne que les trafics qui s'opéraient dans les ministères et dans le Parlement.
Il n'y avait guère de lois qui ne recelât une affaire et ne donnât lieu à des marchandages d'influence et de votes. Dans les salles de rédaction, dans les cafés fréquentés par les hommes politiques, les journalistes et les brasseurs d'affaires, on racontait couramment quels intérêts se cachaient derrière les projets et à quel prix étaient cotés le vote des députés, le silence ou l'appui des directeurs de journaux. Les courtiers opéraient en quelque sorte publiquement,
visitant les riches industriels soupçonnés d'avoir la manie du ruban rouge lequel était estimé cent mille francs ; c'était le prix fait. Le trafic était dévenu à ce point public que des fonctionnaires désirant un avancement, des fabricants ou inventeurs aspirant à une commande ministérielle, se mettaient en quôte de Tintermédiaire qui^ connaissant députés, sénateurs, mi^ nistres ou seulement la maîtresse de Tun d'eux, pourrait leur obtenir, moyennant bonne commission, la commande ou le poste désirés. La France était à l'encan.
Il y avait comme une orgie de vénalité qui ne reculait pas devant le guet-apens, puisque M. Levaillant, chef de la sûreté au ministère de l'intérieur et aux ordres de MM. Rouvier etWilson, tentait défaire assommer par deux chenapans policiers M. Portails porteur d'un reçu accusateur de 700 000 fr. C'est à ce moment qu'aurait dû s'ouvrir l'enquête sur le Panama, avant que les intéressés n'aient eu le temps de faire disparaître les traces de leur trafic et alors que parmi tous les courtiers employés on aurait pu en trouver pour fournir d'iitiles renseignements. Mais si alors on avait publiquement fait connaître que six millions avaient été distribués pour persuader les directeurs de grands journaux et une partie de la majorité parlementaire, hostiles la veille au projet de loi sur les obligations à lots de l'excellence de ce projet, les huit cent mille possesseurs de titres auraient trouvé que ce n'était pas payer trop cher le salut de l'entreprise financière dont ils attendaient la fortune.
Avec sa probité un peu naïve de soldat, le général Boulanger représentait, en même temps que le patriotisme, une honnêteté à laquelle tout le reste servait de repoussoir. Et il a fallu que celui qui méritait cet honneur fût entouré par la pire bande d'aigrefins et de faiseurs qui se soit pu réunir!
LE MÉMORIAL DE SÀINT-BRELADB 31
On savait que le ministère Rouvier était une combinaison résultant d*un pacte passé avec la droite, dont M. de Cassagnac a depuis affirmé Fexistence et qui ne fut pas, paraît-il, scrupuleusement exécuté. Et comme si ce n'était pas assez d'être Tallié des monarchistes et des cléricaux, ce ministère avait la faveur du'gouvernement de Berlin qui avait le tort de le laisser trop voir.
De telles conditions n'étaient pas pour valoir au nouveau ministère la popularité dont avait joui le ministère précédent et surtout le ministre de la guerre qui n'en était que plus regretté. Cette popularité n'a donc pas été faite, comme se sont plu à le dire des adversaires, par des chansons de café-concert et des cris de camelots ; elle a été faite de Tincontestable valeur du ministre en môme temps que de l'indignité du monde gouvernemental. Ce sentiment, partagé alors parla majorité du pays, était exprimé^non seulement dans V Intransigeant par Henri Rochefort que sa liaison avec le général Boulanger pourrait faire soupçonner de trop d'indulgence, mais dans la Lanterne et même dans le XIX^ Siècle, dans l'article: Vive Boulanger! entre autres, de M. Portails, devenu depuis un adversaire du boulangisme.