CHAPITRE XXV
l'agonie
Dès le retour à Bruxelles, Tétat de madame de Bonnemains s'était aggravé, quoi qu'elle fît pour le dissimuler, prétextant la fatigue qu'elle se donnait pour bâter rinstallation, et feignant une gaieté indifférente, pour donner le change à ceux qui l'entouraient.
Le général soupçonnait d'autant moins cette gravité, que le médecin ne l'en informait pas et ne procédait pas à un traitement énergique et révélateur.
Dès que l'installation de la rue Montoyer fut achevée, le général m'invita à venir passer quelques jours.
J'arrivai le matin et demandai des nouvelles. La malade était très fatiguée, au point qu'elle désirait rester couchée. « Nous irons la voir tout à l'heure, dit le général. » Et nous nous mîmes à causer, en nous promenant à travers son cabinet de travail, situé au rez-de-chaussée.
Vers dix heures et demie, nous montâmes au premier, dans la chambre de madame de Bonnemains, tendue en bleu. Elle était couchée dans un grand lit,
visage amaigri, décoloré, éclairé par un sourire mélancolique et affectueux^ plus navrant que des larmes., Après m'avoir serré les mains, elle laissa retomber les siennes, longues, effilées, ivoirines, sur la lingerie qui Tentourait et qui s'y perdaient comme des pétales de fleur pâle sur un linceul.
Elle me força à dire que je la trouvais mieux que je ne pensais la voir, et profila de cette complaisante déclaration, pour prouver au général qu'il n'avait pas à s'inquiéter.
Et pourtant il ne semblait pas avoir d'inquiétude. Enjoué, prévenant, avec une bonté presque enfantine et affectant une gaieté de grand frère près d'une petite sœur malade, il était le premier à dire que le beau temps allait lui rendre des forces et chasser le mal.
J'avais naturellement manifesté la même confiance. Mais quand nous fûmes sortis de cette chambre, je me dis intérieurement qu'il est de douloureuses vérités qu'il faut avoir le courage de dire, me reprochant de ne l'avoir pas encore eu, et que, si pénible que fût cette tâche, il fallait l'accomplir, autant pour que tout fût tenté, que pour prévenir une surprise pouvant avoir une conséquence fatale.
A peine redescendu dans le cabinet de travail, le général me demanda :
— Eh bien! comment la trouvez-vous?
Avec quelque précaution, mais en lui disant que j'avais perdu deux femmes emportées l'une et l'autre par la phtisie, je lui avouai que je retrouvais là les mômes symptômes et qu'il fallait bien qu'il le sache pour tenter le salut.
— Je le sais depuis hier, répondit-il ; le médecin me l'a dit.
Et, me prenant les mains, il se prit à pleurer.
De cette femme atteinte d'un mal incurable, se sa-
chant perdue, Bouriant dans sa pâleur de cire, ou de cet homme de fer, impénétrable, toujours impassible, je ne sais vraiment quel était le plus poignant.
11 m'expliqua qu'à l'hôtel où il n^avait que deux chambres contiguës, le médecin n'avait rien voulu dire, dans la crainte que la malade n'entendît, et qu'il ne lui avait fait l'aveu que la veille, |là, dans ce cabinet, où rien ne pouvait être entendu.
Tout espoir, pourtant n'était piis perdu, à en ci»oire le médecin. La maladie pouvait être enrayée, si par une alimentation soutenue, on pouvait rendre la vitalité à l'organisme. Aussi le général, tout en connaissant maintenant la gravité du mal, s'attachait-il à cet espoir, qui lui rendait de sa gaîté.
Je vis bien quelle était l'intensité de cet espoir à un trait. Le temps étant pluvieux, nous étions restés à bavarder toute l'après-midi dans son cabinet. A un moment, il s'interrompit pour me demander brusquement:
— Quel âge avez-vous, Denis?
— Cinquante ans.
— Moi, j'en ai cinquante-trois, reprit-il en se redressant, et accompagnant ses paroles d'un geste de fière virilité; et je me sens aussi jeune qu'à vingt ans.
Trois mois après, de cette nature vigoureuse, énergique, pleine encore de toutes les sèves, il ne restait rien qu'un cadavre.