‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 122 sur 139 · LES ARMÉES ONT UNE AME · texte numérisé non relu

LES ARMÉES ONT UNE AME

Je lui parlai de ce qu'il espérait lors de l'incident de Pagny.

— A ce moment, reprit-il, je crois que nous aurions eu la victoire. On ne sait jamais, mais je le crois. Nous avions pour nous la force morale, qui, à la guerre comme partout, est peut-être la plus grande, quand, on sait l'employer. L'armée avait confiance : elle croyait devoir être victorieuse ; c'est déjà une raison pour l'être. Il y avait de l'enthousiasme, j'aurais marché toujours en avant.

» Nous étions seuls à avoir le fusil Lebel et la mélinibe. Sans parler des ravages eux-mêmes, les effets de cette arme et de cet engin auraient certainement démoralisé Tennemi.

LE MEMORIAL DE SAINT-BRELADE 3i9

» Voyez-vous, ajouta-t-il, les armées ont une âme; leur âme, c'est un certain nombre d'hommes qui ont l'enthousiasme, et qui leur font faire des prodiges.

» Quand ceux-là ont disparu ou sont découragés, on n*a plus rien que des bandes qu'il est inutile de mener. »

A ce propos, il me conta que, je ne sais plus où, un régiment abrité derrière des talus attendait le signal d'une fusée pour se mettre en marche. Les officiers étaient réunis en tête ; on entendait la fusillade crépiter, et Ton craignait que le signal eût été donné sans être aperçu.

Un tambour grimpa sur le talus pour voir ce qui se passait au loin. Son corps sans tête roula aussitôt jusqu'au pied des officiers. Un boulet l'avait décapité»

— C'était un affreux spectacle, dit le général. Si l'on avait laissé aux hommes le temps de le voir, c'était fini; on n'en pouvait plus rien faire. On donna Tordre de la marche ; et, sous les balles, les hommes se conduisirent mieux qu'ils ne Tauraienl fait étant abrités, hors du danger, mais démoralisés par la vue du cadavre sans tête.

A GHAMÏ>IGNY

« Quand je pris le commandement du régiment avec lequel je devais aller àChampigny, poursuivit-il, je voulus connaître tous les hommes de mon régiment, et j'y parvins à peu près. Après la retraite, quand on fit l'appel, j'écoutais attentivement. Quand on répondait : mort, blessé, disparu, je m'y attendais. Comme a dit Bugeaud, ce sont toujours les mômes qui se font tuer.

» J'avais perdu trois cents hommes. Ceux-là je les aurais pleures^ Avec eux, j'avais perdu ma vraie force. Le reste faisait nombre; j'aurais pu les ramener au combat et les faire hacher bien inutilement. A quoi bon ? Ils n'auraient rien fait. Ce n'est pas trois cents hommes que j'avais perdus, c'était mon régiment. »

A ce propos, il en vint à dire que la première préoccupation d'un chef de corps était de sauvegarder la vie de ses hommes, non seulement parce qu'ils sont des forces, mais encore parce que cette sauvegarde accroît leur confiance :

« On n'apprend pas assez aux hommes comment ils peuvent diminuer au moins les risques qu'ils courent. Les armes nouvelles exigent de nouvelles formes de combat. Si j'étais resté ministre de la guerre, j'aurais fait étudier des marches obliques et en lignes brisées, afin que dans la plus grande mesure possible le soldat, tout en avançant, ne restât pas exposé au tir de Tennemi, comme il y est en suivant une ligne droite.

» J'avais, d'ailleurs, bien d'autres choses à faire encore, car tout est à faire pour donner à l'armée, telle que l'a constituée l'organisation nouvelle et qui reste soumise aux anciennes formes, toute sa force et toute sa valeur. »

Quand le général Boulanger fut mis à la retraite, M. Reinach, et, à sa suite, des journalistes officieux, prétendirent qu'il n'était qu'un officier brouillon et incapable, n'entendant rien à la direction militaire. Déjà le général Yung, qui fut son collaborateur au ministère de la guerre, a fait justice de ces appréciations d'adversaires et d'amateurs.

On voit par ce qui précède ce qu'il eh faut penser, et l'on voit aussi que, si les ministres civils peuvent satisfaire les politiciens et lès financiers, leur habi-

leté parlementaire ne saurait tenir lieu des observations et de Texpérience de ceux qui ont fait manœuvrer des corps d'armée autrement que sur le papier.

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