LE DÉMOCRATE ET LE CAPITAINE
Ce qui, certainement, caractérisait le général Boulanger comme homme de guerre, c'était sa foi dans la force morale. Il estimait que cette force était d'autant plus grande, que la dignité du soldat était plus relevée, plus respectée, qu'il était plus instruit, et qu'il pouvait avoir par cela môme plus d'initiative, qu'il était plus préservé contre les dangers. En faisant œuvre d'humanité et de démocratisme k cet égard, il faisait en même temps œuvre de capitaine.
Il le disait d'ailleurs : a Si je ne m'étais pas préoccupé des soldats parce que ce sont des hommes, j'aurais dû le faire parce que ce sont des^^torces. »
De même qu'il comptait sur la force morale des siens, qu'il voulait développer, entretenir, il comptait sur la démoralisation de l'ennemi, qu'il se préoccupait de déterminer par la rapidité de la marche, la brusquerie du choc, l'énergique poussée, la ruse et la mise en scène guerrière, et aussi par l'emploi de moyens destructifs inattendus.
Chez cet homme si bon, si affectueux, si aimable, môme sentimental, il y avait, par une étrange contradiction tout à la fois du philosophe pratique et du guerrier sauvage, calédonien ou armoricain ; comme si, par un fait d'atavisme, il avait hérité de l'ancestral génie des Gaëls.
La France avait en lui un Skobeleff. Elle peut avoir des soldats nombreux et braves, des officiers et des généraux capables. Mais le chef qui pouvait électri-
serTarmée, l'enflammer d'enthousiasme, lui donner la force militaire à laquelle il croyait, à laqueDe il était peut-être seul à croire, elle ne Ta plus.
Les politiciens Tont perdu, les parlementaires Tont proscrit sans qu'il ail pu donner sa meâure, et donner sa revanche à notre patrie.
JUSTICE DE GADI
Ce n'est pas seulement sur la guerre qu'il avait des idées, c'était encore sur l'instruction et l'éducation , et aussi sur la justice.
Il avait été, on le sait, instructeur à Saint-Cyr. « C'est une manière comme une autre, disait-il, d'être instituteur. »
Ayant à cet égard des opinions basées sur ses observations personnelles et sur la pratique, il voulait, s*il était resté au ministère de la guerre, établir dans l'armée une sorte d'école mutuelle. « Avec de la patience, disait-il, on peut tout apprendre aux hommes; et ce qui importe, c'est qu'ils comprennent pourquoi on Je leur apprend. »
Quand il parlait de la justice, il était intarissable. L avait vécu longtemps parmi les Arabes, et l'amour du juste, qu'il avait d'instinct, s'en était accru. 11 eût été un cadi parfait, et c'est à ce souci du juste qu'il faut attribuer sa rage de conciliation et sa recherche des solutions moyennes, qui se manifeste dans sa correspondance.
J'ai déjà donné des exemples de sa loyauté envers des adversaires, qui n'était que la manifestation de son sentiment de justice. J'en pourrais citer d'autres, et un, notamment, où il me reprochait à moi-même d'avoir paru me moquer, dans une polémique, de la
profession d'un adversaire qu'il traitait si durement dans ses lettres, alors que j'avais fait trente-six métiers, ajoutant, d'ailleurs, que Thomme honore quand il est honorable le métier qu'il exerce.
Soit que, à raison de Tintinaité établie, il se révélât plus entièrement, soit que, comme il le dit dans ses lettres, l'épreuve l'eût mûti, chaque fois que, depuis un an,je le revoyaisje le trouvais moralement grandi, toujours plus élevé dans ses opinions et ses vues, devenant ce que j'appelle un homme d'Etat, qui n'a plus rien à apprendre.