‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 124 sur 139 · LE VŒU DE LA MOURANTE · texte numérisé non relu

LE VŒU DE LA MOURANTE

Nous allions après déjeuner tenir compagnie à madame de Bonnemains devant laquelle le général affectait une aimable insouciance, dont je ne sais si elle était dupe. Elle se savait perdue et voulait paraître confiante dans sa guérison.

Un moment, j'étais resté seul près d'elle, tandis que le général était mandé par un visiteur. Eprouvant le besoin d'exprimer ses regrets, non pour la vie qui allait Tabandonner, mais pour celui à qui elle l'avait vouée, sans pourtant avouer le pressentiment de sa fin :

— Le général, dit-elle en laissant tomber le sourire qu'elle gardait devant lui, est le meilleur, le plus loyal, le plus généreux, le plus juste des hommes. C'est pour cela que je l'ai tant aimé. Et c'est cet homme-là qui a été tant insulté, tant calomnié, et par quelles calomnies!...

Elle n'acheva pas sa pensée par pudeur. Elle songeait certainement aux ignominies dont son affection et son dévouement avaient été le prétexte.

Elle reprit, après un moment de silence, en me prenant la main dans ses mains frêles, alanguies et moites de fièvre :

— Vous êtes son véritable ami. Aimez-le et défendez-le... Je vous en serai bien reconnaissante.

Elle n'avait pas osé dire : « Quand je n'y serai plus. » Mais à f accent, je n'avais que trop deviné les paroles qu'elle ne prononçait pas.

En remplissant mon devoir envers l'ami, j'accomplis le vœu de la morte.

CONSULTATION d'AMI

Bruxelles est un faubourg de Paris ; j'entends seulement par la proximité. Il était donc convenu que je viendrais souvent.

A mon retour, je vis M. Paulin Méry, l'un des rares /députés à la fois désintéressés et fidèles, et qui, médecin donnant des consultations gratuites dans le treizième arrondissement, peuplé de pauvres gens, a eu de trop fréquentes occasions de traiter la phtisie. Je lui fis part de mes inquiétudes, je pourrais dire de mes angoisses :

— Je connais le général, lui dis-je. Si madame de Bonnemains meurt sans qu'il ait eu le temps de s'habituer à l'idée cruelle de sa mort, il se tuera, et s'il ne se tue pas, ce sera pQul-ôtre pire, parce qu'il pourra tomber dans un découragement désespéré, léthargique, dont il est impossible de prévoir les conséquences.

— Il faudrait voir la malade et l'ausculter, répondit M. Paulin Méry, que j'avais renseigné de mon mieux, et administrer de la créosote sous une forme active et assimilable.

Nous convînmes que je retournerais à Bruxelles, et que, le dimanche matin, M. Paulin Méry viendrait m'y reioindre^ le général étant prévenu. Il était tout naturel qu'il vînt, étant un ami politique, et que, en sa qualité de médecin, il vît la malade, ne serait-ce que pour la réconforter.

Ce programme fut suivi. Mais le général craignait qu'on alarmât la malade en lui demandant de l'ausculter.

— Maisjenelelui demanderai pas, répliqua M.Paulin Méry, c'est elle qui me le demandera. C'est là, mon général, l'art du médecin, qui doit tenir compte autant de l'effet morçil que de la maladie.

Ce mot-là avait eu raison des hésitations du général et de ses doutes sur la science du député pensant en njédecin ce qu'il pensait, lui, en homme de guerre.

Ce fut^ en effet, madame de Bonnemains qui demanda à être auscultée. Le général assistait, causant avec moi d'un air de parfaite indifférence, sans qu'il fût possible de deviner son anxiété.

M. Paulin Méry fut très rassurant. Mais, en redescendant, pendant le court instantoù nous étions seuls, il ne put s'empêcher de me dire tout bas à l'oreille : « C'est effroyable 1 »

La journée était pluvieuse. Le général s'excusa de no pouvoir faire les honneurs do la ville à son hôte. On garda la chambre, et toute l'après-midi se passa à bavarder.

Pour M. Paulin Méry, le général rappela une foule d'épisodes do son voyage en Amérique, ses observations sur les mœurs et les institutions américaines. Il se moqua des parlementaires et du chauvinisme, et parla de l'ancien Comité et de ses principaux membres avec une plaisanterie plus gaiement sceptique qu'amère.

Que d'histoires amusantes il conta, depuis celle de

M. Naquet, se proposant, après la victoire électorale, d'être ambassadeur de la France près du Vatican, jusqu'à celle d'un député dévoué et généreux qui, sitôt après son élection descendant de train, en costume de voyage accourt chez le général pour restituer les 8,000 tr., qui lui ont été avancés et qui les ayant tirés d'une poche les dépose d'une main sur la table, mais s'empresse de les reprendre de l'autre main et de les remettre dans l'autre poche sous le prétexte d'acquitter un autre genre de frais. Mais il pouvait affirmer avoir rendu l'argent de son élection.

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