DERNIERS MOMENTS
M. A... devait venir reprendre son service à Paris, il fallait que quelqu'un apprît à le remplacer; c'est le général qui s'en chargea. Aussi dit-il dans une lettre du 8 juillet :
a L'état de madame de Bonnemains continue à s'améliorer. C'est moi qui, aujourd'hui, ai fait Tinjeclion ; j'en suis très flér, car elle a eu lieu sans doule.ur. Gela ne fait rien, j'avais rudement chaud * en enfon-
1. Le général, interrogé par madame Séverine sur son impression lors de son départ, à la gare du Nord, lui répondit : (( J'ai eu très chaud. )) Madame Séverine avait pris le mot au sens propre. On voit ce que signifiait cette expression de soldat.
çant Taiguille. M. A... m'a complimenté, et de la sorte, je serai certain qu'après son départ, l'injection se fera tous les jours à la même heure. C'est toujours ce damné appétit qui ne vient pas. Espérons qu'il arrivera bientôt. »
Dans une lettre du 43 juillet, constatant Tamélioration, il dit :
« Je me reprends à espérer. »
Et ainsi jusqu'au d5, où il écrit :
« Vous avez dû voir M. A..., qui vous aura dit exactement l'état de la malade. Sous certains rapports (aucune nausée, aucune sueur, prenant plus de nourriture), elle est incontestablement mieux. Ce qui m'inquiète, c'est qu'elle subit en ce moment une sorte d'alcoolisme causé, m'a dit le docteur^ par le grand abus qu'elle a fait (en vaporisations) de l'eau de Cologne. La tête est faible et la parole un peu embarrassée. Les deux médecins m'ont dit que ce n'était rien et qu'en supprimant l'eau de Cologne, ce que j'ai fait de suite, cela disparaîtrait bientôt. Malgré tout, je ne suis qu'à moitié rassuré. »
En recevant cette lettre, je vis à la hâte M. Paulin Méry et M. A..., revenu à Paris et qui ne comprenait rien à ce qui avait pu se passer. Le cas semblait prendre de la gravité. Tous deux offrirent de partir. On télégraphia aussitôt. Trois heures après, nous recevions cette dépêche :
« Plus rien à faire. Tout est fini. »
On peut penser quelle fut mon anxiété. Je craignais à chaque instant de recevoir une autre nouvelle plus cruelle encore. Je connaissais assez le général pour deviner que sa première pensée et son premier mouvement seraient de prendre un pistolet. Le coup qui l'atteignait devait être d'autant plus pénible qu'il s'était repris à espérer.
Dans le cours de la maladie, j'avais pu remarquer
que contrairement à ce qui arrive dans la phtisie^ la malade ne se faisait pas d'illusion sur son état et sa fin prochaine, quoiqu'elle feignît d'en avoir. Des renseignements précis que m'avait donnés M. A..., il résultait que les désordres organiques ne pouvaient être attribués à la tuberculose, et qu'ils avaient, ainsi que la mort elle-même, une autre cause qu'il ne lui avait pas été donné de rechercher et dont le siège était dans la région abdominale.
Depuis j'ai appris par le docteur de Backer que celui-ci, lors du séjour à Londres, avait à divers signes acquis l'assurance de Texistence d'un ulcère cancéreux, dans la région susdite, sans qu'il lui fût permis de procéder à un examen attentif et décisif. 11 avait fait part de ses soupçons au général qui ne les avait pas voulu croire, et qui, depuis, ne l'avait plus consulté. La malade, depuis deux ans, avait dû horriblement souffrir; mais elle cachait avec soin ses souffrances à celui auquel elle s'était dévouée, qu'elle ne voulait pas alarmer et qui ne devait pas lui survivre. C'est là l'héroïsme des femmes.