LE SOLDAT SE RETROUVE
Oa peut deviner quelle était mon inquiétude après avoir appris la fatale nouvelle, en redoutant d'en apprendre une autre. Pourtant, cette inquiétude fut un peu calmée quand deux jours après je reçus cette lettre :
« Vendredi 17.
» Mon cher ami,
» Je vous écris sous le coup de la plus poignante émotion. Je vous avoue bien sincèrement que si je croyais avoir le droit de me tuer, je serais mort hier. Mais j'estime que je commettrais une lâcheté en me dérobant à ce que je considère comme un devoir et en faisant pour ainsi dire faillite aux espérances que tant de braves gens ont mises en moi.
» Vous qui me connnis^^^'z bi.;i , v.ms (p.ii hv^^y. pu voir et comprendre LouL ce (juo je viens de perdre, vous deve2> estimer que c'est là un véritable sacrifice que je fais à notre cause.
» Je perds tout et je reste debout, sans défaillance. On ne peut vraiment me demander davantage.
» Quant à celle qui m'a quitté, après avoir consacré sa vie à m^adoucir les coups du sort, sera-t-on injuste pour elle après sa mort, après avoir été si injuste pendant sa vie? Je le crois, sans l'espérer. »
Tout en étant profondément affligé, ai-je besoin de le dire, j'étais pourtant rassuré. Le soldat remportait sur l'homme, la fierté sur la douleur. Il ne se tuerait pas!
Mais chez ce terrible homme réfléchi, concentré, à la sentimentalité profonde et muette, il devait se produire une réaction qui apparaît dans cette lettre :
« Jeudi 23.
» Mon pauvre ami,
» Impossible de vous parler de quoi. que ce soit. Je pleure comme un enfant, et voilà tout. Je ne puis rien faire, je ne puis travailler, je ne puis penser.
» Vous comprenez donc, vous, la perte que j'ai faite! Je n'aurais jamais cru que Ton pût vivre ainsi avec le cœur en morceaux !
» Ah ! s'il y avait quelque part une bataille, une guerre quelconque, comme j'irais de bon cœur!
» Mais c'est là toute mon énergie. Et ce qui jn'effraie et me terrifie, c'est que chaque jour ajoute à ma peine, la rend plus amère, plus impossible à supporter.
» Au revoir, mon ami. Je vous appellerai au commencement du mois prochain. D'ici là, pensez à moi^ et dites-vous que je suis bien malheureux.
» Pourrai -je supporter cette afl*reuse douleur? Je commence à en douter... »