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LES PLEUREURS HYPOCRITES

Les obsèques de madame de Bonnemains avaient eu lieu dans l'intervalle des deux lettres.

Le général avait suivi le cercueil, droit, marchant en automate, le masque impénétrable, l'œil fîj^e, sans rien voir, avec l'impassible rigidité d'un soldat condamné qui se rend au champ d'exécution.

Retenu à Paris par des raisons touchante cette triste circonstance môme, je n'avais pu me rendre à Bruxelles. Des personnages remuants du boulangisme, la plupart, désavoués en diverses circonstances, avaient saisi cette occasion funèbre de se livrera des démonstrations pouvant leur donner, près du public, le mérite de la fidélité et leur valoir la reconnaissance du général, qui ne les pouvait repousser en un pareilmoment.

Plusieurs d'entre eux vinrent en corps, après Tenterrcment, sans respect pour sa douleur, lui rendre visite, et l'embrasser, en faisant naturellement noter le fait par un informateur pour qu'il fût publié avec leurs noms.

Quel que fut son chagrin, le pauvre général n'avait pas été dupe de cette comédie, car, dans cette même lettre du 23, il écrivait :

« Je comprends bien que dimanche votre présence pouvait être plus utile à Paris qu'ici. Mais de tous les nôtres, il n'y avait que X. et G... Ce n'était pas assez.

» ,Si vous aviez vu avec quel orgueil mal dissimulé X., Y. etZ. (je crois inutile de transcrire ici les noms qui se trouvent dans les journaux de l'époque), ont constaté ces vides et m'ont forcé à subir leurs embrassementsl

» J'avais la tête trop perdue pour y faire attention fdors ; mais depuis, je comprends! »

Ainsi, môme dans son deuil, celle viclime d*une fatale deslinée devait être l'objet de manœuvres hypocrites ou tristement bouffonnes qui excitaient son irritation ou son mépris .

désespoir!

J'entrepris naturellement, non pas de le consoler, sachant qu'il est des pertes dont rien ne console, mais de lui rendre assez de courage pour qu'il pût résîsler à un chagrin auquel il pourrait peut-être s'habituer comme à la souffrance d'une blessure.

Par ce que je vais vous citer de ses lettres, on devinera bien quels arguments j'employais :

« Samedi, 1" août.

» Mon pauvre ami, je reçois votre leltre du 30, et j'y réponds de suite.

n Votre raisonnement, que vous fait me tenir votre si bonne et si délicate amitié, est faux comme un jeton. Vous me dites : « Si vous étiez ministre de la guerre, il vous faudrait bien faire face, malgré votre chagrin, à toutes les exigences de la situation. »

» Eh bienl non! mille fois non! Supposez le pire; supposez que ce fût arrivé pendant l'incident Slinœbelé, j'aurais fait mon devoir, tout mon devoir à l'égard de mon pays ; mais ce qui m'en eût donné la force, c'eût été la conviction de reprendre mon libre arbitre à courte échéance.

» Pendant huit jours, quinze jours, un mois, je n'aurais pas pensé, j'aurais essayé de ne pas penser à ma chère morte.

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» Puis, le lendemain du jour oîi l'incident aurait été réglé et apaisé, j'aurais donné ma démission de ministre; j'aurais attendu l'acceptation de cette démission; et le jour même où ]e l'aurais reçue, je me serais tué.

» Et c'est parce que je sens que je ne puis pas agir d'une façon analogue, que chaque jour je deviens plus fou de douleur et de désespoir.

» Ne m'en veuillez pas, ne croyez pas que je sois plus faible qu'un autre; mais ce que je souffre est réellement trop pour un homme. »

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