‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 131 sur 139 · LE SACRIFICE DE VIVRE · texte numérisé non relu

LE SACRIFICE DE VIVRE

Avec quelle émotion je lisais ces lettres, pour y chercher les symptômes d'une détermination plus i'orie que le chagrin, on le devine. Le médecin qui ausculte un être inanimé pour savoir si le cœur bat encore n'a pas plus d'anxiété.

L'auteur de ces lettres discutait; c'était bon signe. En outre, il s'occupait encore des incidents de la vie politique et de certaines de nos affaires. On pouvait donc espérer le salut après cette crise cruelle.

Mais les lettres suivantes apportaient des alternatives inquiétantes ou rassurantes.

Le 24 juillet, il m'avait écrit :

« Je ne vous réponds que deux lignes; car je n'ai pas la force d'écrire. Le courage me manque. Au lieu de venir, il s'en va.

» Ainsi que je vous l'ai écrit hier, je vous ferai signe dans les premiers jours d'août. Il me serait impossible de causer sérieusement et fructueusement en ce moment. Et encore je vous demanderai de ne

pas rosier longtemps. Je ne puis plus supporter que la solitude.

w Pensez donc à ce que j'ai perdu. Vous au moins, quand la mort vous a privé de celle que vous chérissiez, il vous restait vos enfants. Moi, je n'ai plus d'enfants. Je suis seul^ tout seul! »

« Et proscrit », aurait-il pu ajouter.

Et cela, pour avoir rêvé de donner la victoire à son pays, la rénovation à son peuple! Est-il rien de plus déchirant?

Le 5 août, l'impression est meilleure.

« Mon bien cher ami,

» Vous n'avez pu ajouter qu'un tout petit mot lundi. Ce petit mot me fait de la peine et m'inquiète. J'espère bien, et cela de tout cœur, que votre indisposition n'aura pas de suites, et que je pourrai vous voir samedi.

» Vous avez bien compris, j'en suis sûr, et vous ne m'en avez pas voulu, pourquoi je ne vous ai pas appelé de suite près de moi. Outre que je ne me trouvais pas en disposition d'esprit à pouvoir causer sérieusement avec vous, je redoutais et je redoute encore cette entrevue, qui me sera bien pénible. Car elle ravivera mes peines.

)) Elle vous aimait beaucoup, en effet. Nous parlions de vous si souvent!...

» Vous me dites que je vous ai promis de vivre. Non, ce n'est pas tout à fait cela.

» Je vous ai promis de faire tout ce qui était humainement possible pour cela. Et, foi d'honnête homme, je le ferai. Mais c'est bien dur. Et jamais je n'aurai fait à notre cause de plus grand sacriflce que celui-là.

» A samedi, n'est-ce pas? »

11 n'y a là aucune affectation, pas Tombre d'un artifice littéraire. C'est l'expression de la douleur morale, dans ce qu'elle a de plus sobre et aussi de plus sincère.

Comnae on voit bien que celui qui parle ainsi n'a ni le goût ni l'habitude d'aucune exagération, d'aucun cabotinage; qu'il n'est ni un littérateur, ni un comédien de la politique ou de la vie, ni un rhéteur de la politique ou du sentiment, et qu'il est un homme d'action 1

Plus que jamais, il rappelle dans ces lettres ce prince Guillaume le Taciturne, par qui fut fondée la République des Pays-Bas, mis à la scène par Schiller qui lui fait dire, en parlant à un artiste, peintre d'actes héroïques : « Ce que tu sais peindre, je sais le faire. »

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