BLESSÉ A MORT
Si notre entrevue devait lui être pénible, je craignais bien qu'elle ne le fût également pour moi. Mais elle était nécessaire, attendue et désirée.
Quand j'arrivai le samedi rue Montoyer^ il ne put que m'embrasser en pleurant, et nous nous prîmes les mains, restant tous deux muets.
Enfin, je rompis le silence pour lui parler de celle qu'il avait perdue, et lui fis me raconter, comme il me l'avait promis, les incidents de la fin. C'était raviver sa peine. Mais il est des plaies qu'il faut raviver, pour les cautériser ou les cicatriser.
J'avais compté sur le souvenir môme de la morte pour le faire vivre, pour Tencourager à continuer l'action aux projets de laquelle elle avait été mêlée, pour la venger, puisqu'elle avait succombé à sa proscription :
— Je pourrai rentrer, dit-il avec tristesse : mais ce sera sans elle !
Ce mot, sous diverses formes, est souvent revenu depuis. Et il ajouta^ en faisant sur son cou le geste d'un couteau qui tombe :
— Mon pauvre ami, j'ai reçu un coup là. Je suis comme un bœuf assommé, Je ne peux pas me relever.
Et, en disant ces paroles, il paraissait faire Teffort comme si réellement quelque lésion organique se fût produite dans Texcès de sa cruelle émotion,
La conversation finit par prendre insensiblement un autre ton et un autre objet.
Je parlai de choses diverses, notamment des souvenirs historiques de la République batave et de la forte et laborieuse démocratie flamande, qui ont laissé tant de traces à Bruxelles, dont le square des Métiers n'a rien de comparable, à Paris.
MadameBoulanger mère et sa nièce dévouée, mademoiselle Griffîth, étaient là depuis quelque temps et avaient assisté aux derniers instants de madame de Bonnemains. On déjeuna donc en famille.
Si l'on n'avait connu l'humeur gaiement enjouée du général, on n'aurait pu deviner qu'il était affecté d'une insurmontable tristesse.
Le temps étant beau, il m'offrit de me mener voir les environs.
SOUVENIRS d'aLGÊRIE
Tandis qu'il était sorti un instant pour donner des ordres, je considérai attentivement deux aquarelles de Détaille, Tune représentant un zouave, l'autre un turco chargé d'un équipement fantastique. En rentrant, il me trouva dans cette contemplation.
340 LE MEMORIAL DE SÂINT-BHEL ADE
— Vous regardez cette aquarelle, dit-il ; c'est très exact ; cela me les rappelle bien quand j'étais souslieutenant.
« C'est l'un d'eux, mon brosseur, qui m'a appris l'arabe. Je lui avais défendu de ne jamais me dire un mot de français. Si je ne comprends pas, lui avaisje dit, ce sera ma faute. »
Il savait non seulement le nom de. ce brosseur, mais encore de je ne sais combien de ses turcos qu'il nommait, après trente ans, comme s'il les avait quittés la veÙle. Il m'en raconta les histoires,
Comme il les aimait, ses turcos ! Presque comnae ses enfants. Son brosseur chantait toujours et il le laissait chanter.
Un jour le turco ne chanta plus.
— Pourquoi ne chantes-tu pas? lui demanda le sous-lieutenant qui devait être plus tard le général Boulanger.
— Parce que je suis amoureux.
Et l'autre, dans son baragouin, lui expliqua qu'il avait vu une mauricaude qui lui plaisait, qu'il voudrait l'avoir pour femme ; mais il n'avait pas assez d'argent pour payer la famille.
— Combien donc te faudrait-il ?
— Quarante sous.
— Pas plus, alors les voilà.
« Je les pris, dit le général, sur ma table de nuitoîije laissais toujours ma monnaie. Le turco aurait pu me les prendre, sans que je m'en apëtîçusse, mais l'argent de leur officier, pour ces chapardeurs, est chose sacrée.
» Il partit en dansant ; le lendemain, il chantait,
— Eh bien! tu es content?
— Oui, mon officier.
— Alors, moi aussi. »
Et tous ces souvenirs d'Afrique, de sa jeunesse lui
revenaient, le ramenant au passé et lui faisaient oublier un moment le présent cruel.