DEVANT LA TOMBE
Après la promenade, ayant ramené sa mère rue Montoyer, vers cinq heures, il me dit :
— Je vais au cimetière.
— J*y vais avec vous.
La fidèle mademoiselle Grifflth l'accompagnait, emportant des bouquets. Arrivé devant la tombe, couverte de fleurs, de celle qu'il venait de perdre, il se découvrit et droit, le regard fixe, les yeux secs, pareil à une statue, il demeura immobile et, après un peu plus d'un quart d'heure de cette attitude, il se recouvrit et se détourna pour sortir du cimetière avec la même impénétrable impassibilité.
Hors du cimetière, on causa comme s'il n'eût pensé à rien. Et tous les jours, à la môme heure, on allait rendre la même visite à cette tombe fatale, sans que rien pût trahir le secret de sa muette méditation.
Le soir, après dîner, on passa au salon prendre le café. Le hasard de là conversation Tame'na à parler de l'éducation.
Il fit la critique, parfois vive, parfois plaisante, de la nôtre, qui n'était pas, selon lui, assez positive, pratique, qui ne faisait rien du peuple, et ne faisait des fils de bourgeois que des fonctionnaires.
A PROPOS DE l'alliance RUSSE
La démonstration de Gronstadt venait d'avoir lieu.
On célébrait partout ralliance russe, et des députés boulangistes provoquaient aux manifestations russophiles et anglophobes.
Il exprima à cet égard son opinion.
La France, suivant lui, n'avait à manifester d'antipathie ou de haine pour personne. Elle devait se faire aimer de tout le monde.
Il avait été disposé à aller en Portugal combattre les Anglais, parce qu'il aurait défendu le droit. Mais, sans raison, il n'y avait pas à témoigner d'hostilité à l'Angleterre, à laquelle nous ne pouvions reprocher que de savoir défendre ses intérêts, et que nous ferions mieux de l'imiter que de manifester contre elle.
Quant à l'alliance russe elle était une nécessité, une fatalité ; elle résultait des conditions et n'avait pas même besoin d'être conclue. La Russie avait plus besoin de nous que nous n'avions besoin d'elle.
Militairement, nous pouvions par utie diversion redoutable lui permettre d'opérer la concentration de ses forces. Elle ne pouvait nous favoriser dans la concentration des nôtres et son concours ne pouvait être efBcace que lorsque l'action serait déjà engagée pour nous.
Il rappelait que Napoléon I" n'avait pas eu à se louer de l'alliance de la Russie. Quoique les conditions ne fussent plus les mèmes^ il fallait bien songer que la Russie n'avait en vue que ses intérêts, la réalisation de ses projets sur Constantinople et sur les Indes, et que toute sa sollicitude pour nous, dont nous devions profiter sans en être dupe, tenait à ce que nous pouvions faire pour elle et non à son amitié pour nous.
Tout cela avait été exposé avec beaucoup de simplicité, de grî^ve sérénité, avec une certaine abondance que je ne lui connaissais guère, souvent avec
la bonne hucoeur du bon sens ; si bien que je me demandais intérieurement si cette douloureuse épreuve n'allait pas, s'il en sortait, le tremper davantage et en faire l'homme d'Etat qu'il fallait qu'il fût.
Le lendemain, une amie commune vint nous trouver. Elle avait amené sa couturière, une socialiste qui désirait voir le général.
Celle-ci vint rendre visite après le dîner ; le général l'accueillit comme il savait accueillir, la prit à part pour causer un moment et la reconduisit.
Quand il revint, l'amie lui demanda si la couturière devait revenir.
— Oui, répondit le général.
Et, avec le ton bien amusant d*un enfant qui ne sait s'il n'a pas commis une bévue, il ajouta:
— Ma foi, je l'ai invitée à déjeuner avec nous.
Ai-je besoin de dire qu'il eut pour Touvrière invitée les mêmes prévenances que pour une patricienne?
Dès ce moment, il reprit sa gaité plaisante sur laquelle passait parfois un nuage de mélancolie qu'un incident de conversation dissipait.