‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 137 sur 139 · LE CALVAIRE · texte numérisé non relu

LE CALVAIRE

Quand, après six jours, je parlai de revenir à Paris, il voulut me retenir. Mais je n'avais pas pris de dispositions pour un plus long séjour.

— Votre présence m*a fait du bien, me dit-il en me quittant; revenez bientôt.

C'était bien mon intention. Je Tavais vu se redresser comme une plante retrouvant la fraîcheur, et je le crus sauvé.

A peine étais-je de retour, qu'avait lieu la manifestation anglophobe à laquelle j'ai fait allusion plus haut, si contraire aux opinions du général, que j'avais exprimées ou traduites dans la Voix du Peuple,

11 envoya un télégramme désavouant cette manifestation, ce qui semblait indiquer que, malgré tout, il se reprenait à vivre. ^

Le 18 août, il m'écrivait :

« Vous me paraissez un peu découragé par les succès éphémères des... (ici les noms des manifestants).

» Faut-il donc que ce soit moi qui vous remonte, mon cher ami, moi qui, cependant, n'ai plus d'é-

nergie, et qui n'ai plus dans la tête et le cœur qu'une seule pensée, rejoindre celle que j'ai perdue!

» Si j'essaie de prendre sur moi, si je lutte encore, si je ne laisse pas percer ma faiblesse, c'est à la condition que mes amis — et n'êtes-vous pas le premier — ne se laisseront pas aller au découragement. Le devoir que j'ai à remplir, les obligations que m'impose notre cause et les braves cœurs qui se sont dévoués à moi m'ont donné la force de vivre. Car je veux que, si jamais je succombe à mon chagrin, on n'ait rien à me reprocher, que l'on dise que j'ai tout essayé.

» Mais encore faut-il que je puisse m'appuyer sur quelqu'un et que je sente de fortes volontés autour de moi. Revenez donc à vous et à la confiance ; ditesvous que ces fantoches n'auront qu'un temps et que le pays en a déjà assez. )>

Les autres lettres, quoique contenant dies phrases de regret ou de douleur, continuent à se préoccuper des choses courantes. Môme, celle du 22 août se termine ainsi :

« Votre lettre m*a fait grand plaisir, en me montrant que ce que j'avais pris pour du découragement n'était que de l'inquiétude. Confiance donc toujours, et nous triompherons, si je ne succombe pas à la douleur amère qui m'accable. »

Le 4 septembre, le relèvement s'accentua encore :

«J'aurais désiré vous voir ce mois-ci, mais c'est impossible. Jusqu'à la mi-octobre, j'aurai chez moi des parents ou des amis non politiques, qui me rendent le service de m'étourdir un peu, mais avec lesquels nous ne trouverions pas un moment pour causer nous deux.

» Il faudra donc absolument remettre votre venue à la deuxième quinzaine d'octobre. Je m'arrangerai

alors pour être seul el pour pouvoir vous donner plusieurs jours exclusivement à vous.

» D'ailleurs si ce que vous dites est vrai ; si le temps peut atténuer Taffreuse douleur dont je souffre de plus on plus, je pourrai à cette époque avoir l'esprit plus libre, et nous pourrons plus utilement discuter sur ce qu'il y aurait à faire cet hiver. »

Deux jours après, Thomme qui se raidit ainsi contre son chagrin se sent faiblir. Des maladroits bien intentionnés lui ayant écrit pour l'exhorter à avoir du courage, ne font que lui causer une vive irritation, manifestée par la lettre du 16 août. Et c'est à ce moment que vient l'invitation pour un voyage politique en Italie l

La lettre du 17 devient inquiétante, moins par ses expressions mômes que par l'état de sentiments qu'elle révèle.

« Mon bien cher ami,

)) De votre lettre, reçue hier, il ressort pour moi que, tous les deux affectés par une immense douleur, nous ne la comprenons pas de la même façon.

» J'avais bien saisi déjà cette différence quand vous m'aviez conseillé de ne plus aller au cimetière. Vous, vous voulez que rien ne vous rappelle la mort de l'être aimé disparu. Moi, je ne puis vivre qu'au milieu des souvenirs, qu'au milieu des choses qu'elle- a aimées, qu'elle a touchées, qui ont pour ainsi dire gardé quelque chose d'elle.

» Votre douleur est sourde. La mienne a, au contraire, besoin d'expansion. Vous vous renfermez en vous-même. Moi, au contraire, je pleure continuellement.

» Il faut prendre les gens comme ils sont, voyez^vous.

» Votre souffrance est peut-être aussi grande que

la mienne. Moi, si je ne disais pas mes peines à un ami tel que vous, mon cœur éclaterait.

»' Tout ce qu'il m'est possible de faire en vue du triomphe, en vue du succès de la partie que nous jouons, je le fais.

» C'est quelquefois un grand effort pour moi; mais je raccomplis par devoir. Et je vous répète, j'irai dans cette voie de sacrifice.

» Vous pouvez compter absolument sur moi jusqu'au jour où je vous dirai : Cest fini.

« LOHENGRIN » A L OPKRA

» J'ai lu dans les journaux belges de ce matin le récit des scènes d'hier soir, sur la place de l'Opéra. Je ne crois pas que ce tapage fasse de mal au gouvernement, qui a beau jeu à montrer de la poigne contre un tas de peureux, et je ne crois pas que notre parti, sur le dos duquel les organes ministériels mettront ces manifestations, puisse avoir à s'en louer. »

Le 21, le général revient sur cette affaire du Lohengrin, en disant :

» Certes, le gouvernement a fait une colossale faute ; mais je doute que cette faute puisse faire oublier Cronstadt. Que se passera-t-il ce soir? Je ne sais.

» Je n'ai pas grande confiance en ces milliers de peureux qui se laissent culbuter par quelques centaines d'agents de police. Si Gonstans a de la fermeté, toute cette agitation tournera à l'actif du gouvernement. J'en ai grand'peur. »

fct.

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