LA GARE DE LYON
Le général Boulanger en cessant d'être ministre restait un gros embarras pour le ministère. On prévoyait qu'à la revue traditionnelle du 14 juillet, une manifestation en sa faveur aurait lieu et qu'elle pouvait avoir les plus fâcheuses conséquences.
Le général Parre, nouveau ministre de la guerre, en cette éventualité prit la résolution de donner à son prédécesseur un poste, le nommant le 4 juillet 1887, commandant du septième corps, avec ordre de partir pour Clermont.
Il était certain pour tout Parisien, étant donné l'état de l'opinion publique, que son départ fixé à 9 heures du soir ne se passerait pas sans incident ou sans événement.
Que serait cet événement? Il était difûcile de le prévoir : pour le savoir il fallait aller voir.
Comme tant d'autres j'allai donc à la gare de Lyon. Quand j'arrivai, la gare était déjà envahie. La foule, comme une marée énorme, avait débordé, bri-
3i LE MÉMORIAL DE SAINT-BRE LADE
sant les clôtures, et envahi la voie. Je dus à Tobligeance d'un gardien delà paix, muettement satisfait, de trouver un passage facile.
Des voyageurs attristés, ahuris, s'étaient assis sur leurs bagages semblables à des naufragés jetés sur la rive avec des débris de cargaison. Les wagons, comme des épaves auxquelles s'accrochaient des grappes humaines, étaient abandonnés sur la voie.
En travers des rails^ devant les locomotives effrayantes avec leur œil cyclopéen, lumineux, et leur gueule ardente, des hommes étaient assis ou couchés comme des choses entêtées ou inertes, ne bougeant pas aux coups de sifiïets stridents impuissants à réveiller les instincts de frayeur de la chair. Si par accident une locomotive eût roulé, il y aurait eu une épouvantable boucherie.
Une foule énorme et noire faite d'individus de toutes les classes, ondulait autour d'un train en formation dans l'une des voitures duquel était le général.
On devinait cette voiture parce qu'en cet endroit le flot humain était plus pressé et plus mouvant et que sur les vs^agons environnants ceux qui les avaient escaladés, qui s'y tenaient juchés, étaient plus nombreux et plus serres.
Je m'approchai autant qu'il fut possible et tout ce que je pus voir c'est que la portière était occupée par un groupe d'hommes entourés eux-mêmes et que leur costume et leur attitude désignaient comme des bourgeois, des députés ou des journalistes.
Delà foule montait un énorme murmure monotone couvrant toutes les voix, mais au travers duquel ne perçait aucun cri traduisant une pensée ou manifestant une résolution.
J'éprouvais le vif et profond regret de ne pas connaître l'homme prisonnier de cette masse humaine et de n'être pas connu de lui pour m'en faire écouter. Je
comprenais que, surpris par cette aventure, trop militaire pour avoir le sens intime des foules et pour faire autre chose qu'obéir aux lois et à un commandement supérieur, il ne savait quelle conduite tenir en attendant que le train partît pour Clermont tandis que la foule attendait qu'il prît une initiative. Et je devinais que les hommes qui l'entouraient pariaient niais ne savaient ni donner un conseil ni prendre une décision.
Ce soir-là le général Boulanger pouvait, s'il l'eût voulu et s'il avait eu près de lui des hommes résolus, se faire porter d'un bond par cette foule qui aurait tout écrasé sur son passage et n'aurait pas reculé devant des locomotives, à l'Hôtel de Ville plus près que l'Elysée, escorté et acclamé par les escouades d'agents de police, et comme au 18 mars le gouvernement n'aurait eu que le temps de fuir à Versailles.
Ce n'est pourtant pas là ce que j'aurais conseillé au général Boulanger qui d'ailleurs n'aurait pas écouté ou suivi le conseil parce que c'eût été provoquer une guerre civile et qu'il ne la voulait à aucun prix. Je ne le lui aurais pas conseillé parce que s'il était facile ce soir-là de prendre Paris qui se donnait et avec lui le pouvoir, il fallait le lendemain exercer ce pouvoir, accomplir à coup de décrets une révolution pacifique, méthodique et tutélaire comprise et approuvée par la majorité du pays. Et ce qui manquait c'était l'idée de cette révolution à opérer et qui seule pouvait, en légitimant le fait accompli, être plus forte que les protestations des parlementaires.
Mais je lui aurais conseillé de ne pas laisser cette foule sans direction, de monter sur un wagon et comme un général à ses troupes à l'heure décisive, de dire dans le silence qui n'aurait pas manqué de se faire, quelques phrases brèves telles que celle-ci :
« Vous avez voulu me manifester vos sympathies
pour ce que j'ai pu faire à l'égard de Tarmée et de notre patrie. Je vous en remercie. Mon devoir est aujourd'hui de prendre le commandement des troupes qui me sont confiées. Je dois obéir et ne veux pas être un fauteur de trouble ou de guerre civile. Vous voulez que je revienne, je reviendrai parmi vous quand j'y serai rappelé et je le serai quand vous aurez fait votre devoir de citoyens ; maintenant laissez-moi faire mon devoir de soldat. »
Si à ce moment le général Boulanger avait pris cette attitude et tenu ce langage il aurait dissipé des préventions naissantes et mérité l'approbation unanime.
Après plus d'une heure de flux et de reflux, de piétinement agité, d'attente troublée et stérile, on apprit que le général , dirigé dans Fobscurité par des offlcieux, était parti sur une locomotive en manœuvre , qui le conduisait à Gharenton d'où il devait prendre le train de grande ligne. La marée humaine de plus de cent mille hommes qui inondaitla gare et les voies avoisinantes se retira lentement avec une vague et indéfinissable déception.
Un peu plus tard Mme Séverine racontait que le général interrogé par elle sur ses impressions de la gare de Lyon, s'était borné à répondre qu'il « avait eu très chaud ^ »
En le connaissant je me suis expliqué comme se l'expliqueront ceux qui liront ce récit jusqu'au bout, son attitude en cette circonstance. En fataliste méditatif qu'il était) il avait attendu la fin d'une aventure qu'il n'avait pas prévue, à laquelle il n'était pas préparé et ne voyant pas comment elle pouvait finir, il avait en militaire, ayant à exécuter un ordre, pris le seul moyen d'échapper à la foule qui le retenait.
1. On verra dans une lettre des derniers moments cette expression employée et on pourra voir ce qu'elle signifie dans la langue de ce soldat.
A peine le général fut-il à Clermont qu'il parut dans la France des lettres signées X, ayant l'intention d'être louangeuses pour le ministre de la guerre de la veille et dont Tune fit quelque bruit parce que l'auteur y affirmait, comme s'il avait eu la preuve formelle de son assertion, que quatre-vingt-dix généraux avaient offert leur concours au général Boulanger. On ne disait pas ce qu'avait répondu celui-ci ; mais le fait affirmé paraissait suffisamment inquiétant à tous ceux, fussent-ils même sympathiques à Tex-ministre de la guerre, qui ne voulaient pas d'une dictature militaire ou d'une république de pronunciamientos.
De Tenquête faite il résulta que les encouragements ou offres de concours avaient eu lieu lors de l'incident de Pagny, ce qui les justifiait et honorait même ceux qui les avaient adressés. L'auteur des lettres était M. Laisant qu'un caricaturiste représenta vêtu d'une peau d'ours et lâchant un pavé sur la tête du général Boulanger endormi. C'était le commencerçent des sottises qui allaient se succéder toujours plus grosses et plus fréquentes.