LA NUIT HISTORIQUE
J'avais alors quitté V Estafette, ce journal ayant été acheté par M. Valentin Simond pour le revendre à M. Jules Ferry. Par l'intermédiaire d'un ami, je fus invité à un rendez-vous avec M. de Labruyère qui partageait alors avec madame Séverine la direction du Cri du Peuple, et dont je ne connaissais que le nom par
les polémiques auxquelles il avait été mêlé. Je trouvai une personne à la physionomie ouverte, intelligente, sympathique, décidée, ayant du savoir-vivre et du savoir-faire. 11 connaissait le général Boulanger avec lequel il se rencontrait très fréquemment dans des promenades à cheval dans le bois de Boulogne, Tex-ministre de la guerre étant momentanément à Paris comme membre de la commission des grades.
C'était une occasion de savoir peut-être la vérité sur ce dernier que j'avais entendu dépeindre et apprécier de tant de façons contradictoires. Je dois dire que surcepoint'M. deLabruyèrene put me satisfaire, c'est-à-dire indiquer d'une manière précise le caractère et les idées de celui que plus tard je devais si bien connaître.
Après une assez longue conversation, nous tombâmes tous deux d'accord sur les causes, et les tendances du mouvement d'opinion que, faute de meilleure expression, on commençait à appeler « le boulangisme, »» et sur l'opportunité de la publication d'un journal qui satisferait à ces tendances et leur donnerait un but en indiquant par quels moyens pourrait s'opérer la rénovation nationale qui semblait être alors le rêve ou Tespérance du pays.
L'exécution de ce dernier projet était d'autant plus facile que le journal devait réussir presque immédiatement et qu'alors il n'était pas besoin de capitaux pour l'entreprendre; ou bien nous nous trompions et il serait dans ce cas inutile de persister dans une tentative infructueuse mais qui ne pouvait être coûteuse étant de très courte durée. Il fut donc convenu que la publication commenceraitdans quelques jours, dès que quelques arrangements indispensables seraient pris.
Le scandale de l'affaire Limouzin éclata à ce moment. C'était, on s'en souvient, le ministre de la guerre
de la veille qu'on avait cru et voulu atteindre en poursuivant le général Caffarel. Ce fut le gendre de M. Grévy qu'on découvrit; et les moyens qu'on employa pour le tirer d'affaire furent justement ceux qui aggravèrent son cas. Les circonstances étaient favorables au lancement d'un journal; mais les événements se précipitèrent avec tant de rapidité que l'occasion passa sans qu'on ait pu la saisir.
Les incidents de cette affaire qui fut le procès Wilson avaient soulevé l'opinion. La majorité entraînée, on se le rappelle, par M. Clemenceau, avait compris que si on ne mettait pas brusquement fin à ce scandale, les révélations et dénonciations contre la corruption gouvernementale et parlementaire allaient se produire et entraîner la débâcle d'un régime en pourriture. Il fallait faire un sacrifice pour apaiser l'opinion publique et faire croire à l'impeccabilité des sacrificateurs. La majorité prit donc une attitude non prévue par la Constitution, équivalant en réalité à un coup d'Etat, qui amena la retraite de M. Grévy et la réunion du Congrès.
Les radicaux qui avaient travaillé au renversement du ministère radical pour écarter le général Boulanger, se voyaient menacés de la venue au pouvoir de M. Jules Ferry. Les uns voulaient qu'après avoir contraint M. Grévy à démissionner, on l'aidât à conserver la Présidence par la formation d'un ministère de dissolution, d'autres voulaient profiter de l'occasion pour procéder à un coup de main devant aboutir à la formation d'un gouvernement provisoire. Pendant quelques heures on se crut à la veille d'une guerre civile.
Le général Boulanger, momentanément à Paris, avait été convoqué à une réunion de députés chez M. Laguerre.
Il y avait assisté silencieux et ennuyé. M. de La-
bruyère qui s'était improvisé en quelque sorte son officier d'ordonnance, prêt à agir pour lui, avec lui ou sur son ordre, me racontait le lendemain que le général était sorti écœuré des discussions et des bavardages en lui disant: « Tous ces gens-là sont des parlementaires ; il n'y a rien à faire qu*à aller se coucher. »
Peut-être M. de Labruyère traduisait-il, de bonne foi d'ailleurs, plutôt qu*il ne répétait l'exacte expression qu'il avait entendue.
A Jersey, plus tard je demandai au général ce qui s'était pass^.
— J'avais été invité chez Laguerre, raconta-t-il, sans savoir pourquoi. Je trouvai des députés que je connaissais pour la plupart, très agités, parlant beaucoup; on prenait du thé et des liqueurs, et l'on ne pouvait savoir si on était dans un cabaret ou dans une réunion d'hommes politiques. Je ne dis rien, n'ayant rien à dire, ne sachant guère ce que les assistants voulaient, et je crois bien qu'ils ne le savaient pas eux-mêmes. Je m'ennuyais beaucoup. Vers une heure du matin je partis. »
Comme la conversation avait lieu devant madame de Bonnemains, le général s'adressa à elle, en ajoutant :
— Vous vous souvenez; je suis passé vous dire bonsoir avant de rentrer chez moi et je vous ai dit : « Tous ces gens-là sont fous ! »
Telle fut la participation du général Boulanger aux essais de complots de ce qu'on a appelé, on ne sait vraiment pourquoi, « la nuit historique ».
Le jour de la démission présidentielle il y avait eu des démarches faites à l'Elysée par divers personnages. L'un d'eux avait proposé la formation d'un ministère de dissolution et avait nommé le général Boulanger dont il aurait fallu obtenir l'acceptation.