PREMIERE FAUTE
L'élection d'un nouveau président de nuance aussi neutre que M. Garnot, amenait une détente de l'opinion qui avait été très surexcitée. La publication du journal projeté fut remise à un moment plus opportun qui, dans la situation, ne pouvait tarder à se produire. Le général Boulanger était reparti pour Clermontoù M. Laguerre lui envoyait des dépêches chiffrées dignes d'un conspirateur d'opéra-comique, lesquelles très peu de temps après devaient être l'un des principaux éléments de l'accusation portée contre le général déféré à un conseil d'enquête.
Un matin du mois de février 1888, un mercredi, s'il m'en souvient bien, je reçus de M. de Labruyère un télégramme me donnant rendez-vous à onze heures pour affaire urgente. Je m'y rendis et M. de Labruyère me fit lire une information de la Gazette de Finance annonçant que la candidature du général Boulanger était posée dans sept départements où devaient avoir lieu le 26 de ce mois des élections complémentaires.
M. Thiébaud était désigné comme étant le metteur en œuvre de cette candidature.
— Quel est-ce M. Thiébaud? demandai-je.
— Un rédacteur de journal conservateur, me répondit M. de Labruyère. Je ne le connais pas ; mais nous le connaîtrons. Et il me demanda ce que je pensais du fait annoncé.
— Je pense que c'est une faute. J'ajoutai que le général n'était pas éligible et que rien n'était plus inutile que de l'élire ; que sa popularité éiait incontestable et n'avait pas besoin d'être mise à cette épreuve électorale dangereuse ; que s'il était par hasard élu, il ne pourrait être député qu'en cessant d'être général et qu'il deviendrait un autre Labordère alors qu'il pouvait redevenir ministre de la guerre à la condition de ne pas être mêlé ostensiblement à la politique, et de ne pas exciter ou aggraver les appréhensions républicaines par un procédé plébiscitaire dont le moindre danger était d'exposer sa popularité à un fiasco.
Persuadé par ces arguments, M. de Labruyère me demanda ce que je conseillerais, se proposant de faire tous ses efforts pour que le conseil fût suivi.
— Ce que je conseillerais, c'est que le général Boulanger écrivît une lettre très brève adressée à un ami, qui la ferait pubUer, déclinant une candidature, répondant au sentiment public et attestant une foi politique, la seule qu'il puisse et doive avoir, celle de la Révolution française.
M. de Labruyère me donna du papier et m'invita à faire ce projet de lettre dont les termes importaient d'autant plus qu'elle devait être très courte. Je l'écrivis aussitôt ; elle avait huit à dix lignes au plus. Je ne puis en citer de mémoire le texte absolument exact. Pourtantle texte était, je crois, celui-ci, et si par hasard le brouillon en était retrouvé, on verrait qu'il n'en diffère pas sensiblement.
« Mon cher ami,
« Des amis inconnus plus zélés que réfléchis ont c< posé ma candidature pour les élections de diman- « che prochain. La France a trop de parlementaires « et n'aura jamais assez de soldats. Je suis et veux « rester soldat pour servir mon pays et la Républi- « que, n'ayant d'autre ambition que de mener un « jour à la victoire le drapeau de la Révolution fran- « çaîse! w
Il y avait une chose pour moi essentielle dans ce projet ; c'était la déclaration: « Je ne veux pas être un parlementaire ; je veux rester soldat. )> Il s'agissait de faire parvenir le projet au général et de le décider à faire publier au plus tôt cette lettre ou une toute semblable. M. de Labruyère se mit en quête de M. le comte Dillon, — ainsi l'appelait-on — l'ami intime du général et qui passait pour avoir le plus d'influence [sur lui. On ne put le rencontrer qu'à cinq heures, rue de Châteaudun, à l'administration des Câbles transatlantiques, où il vint à cette heure. 11 répondit à M. de Labruyère, qui seul était monté le voir, qu'il verrait le soir M. Laguerre et qu'il en conférerait avec lui. Naturellement ces messieurs trouvèrent qu'il n'y avait pas lieu à faire la déclaration contenue dans le projet de lettre ci-dessus.
Le résultat^ fut que dans les sept départements, le général Boulanger obtint 54,621 voix. On estima que c'était beaucoup ; j'estimai que c'était peu, mais que c'était trop.
1. Voici le chift're des voix obtenues par le général Boulanger dans les sept départements : Ilautes-Alpcs 9487, G«^ted'Or 123, Loire 12532, Loiret 4317, Maine-et-Loire 11391, Marne 16107, Haute-Marne 6()4.
Quand trois ou quatre jours après, je revis M. de Labruyère, il me dit :
— Vous avez vu le résultat. Nous avions tort.
— J'avais raison, répliquai-je. Ce résultat ne sert à rien ; il n'accroît pas la popularité du général Boulanger, au contraire ; il ne lui donne pas des chances, il lui en ôte; il ne le raproche pas du ministère, il l'en éloigne : il le place dans une situation difiicile et fausse, risquant de l'enlever à l'armée où est sa force pour l'entraîner dans la politique à laquelle il ne me paraît pas préparé et où il serait impuissant.
Je ne savais pas à ce moment avoir tant raison. Tous les malheurs du général Boulanger sont venus de cette tentative aussi fatale qulnutile à laquelle, je le reconnais, il s'était associé, en donnant son approbation et en fournissant les vingt-cinq mille francs nécessaires aux frais de propagande électorale, ce qui était certainement peu pour commettre une aussi énorme faute.
J'ai vu plus tard que M. Thiébaud, qui avait entraîné le général à commettre une autre faute tout aussi inutile et aussi grande, presque folle, pouvant entraîner pour ce dernier les conséquences les plus graves, ne faisait qu'exécuter les intentions ou désirs du prince Napoléon avec lequel il était en relations suivies.
« Faites ouvrir les urnes, » lui avait, dans son style imagé dont il était parfois dupe, écrit le prince qui se flattait, avec une naïve crédulité, que le jour d'une consultation plébiscitaire, son nom l'emporterait sur tous les concurrents, même sur celui de l'homme qui était à ce moment le plus populaire,
Le prince Napoléon n'était pas homme à entendre raison quand il s'était mis une idée en tête. Le général Boulanger lui était apparu comme l'instrument avec lequel on pouvait « faire ouvrir les urnes »,
LE MÉMORIAL ÙE SAINT-BRËL AD£ 49
comme il disait, et il invitait ses amis ou agents à tout faire pour qu'on les ouvrit. Il ne voyait pas que les entreprises qu'il conseillait ou encourageait étaient le meilleur moyen de les fermer.
Je n'ai pas besoin de dire que le général ignorait lors do cette première tentative électorale qu'elle servait les vues du prince Napoléon. J'ai eu à m'expliquer avec lui par la suite sur ce fait qui eut une si fâcheuse influence sur sa destinée en lui racontant ce qui vient d'être dit plus haut.
II dut bien m'avouer qu'il avait agi avec la naïveté téméraire qu'il eut trop longtemps pour ce qui n'était pas des choses militaires. L'élection était un moyen légal quoique inutile de se venger un peu de l'intrigue pariementaire dont il était victime. Il n'en avait pas prévu les conséquences, et M. Thiébaud qui lui avait offert de poser clandestinement sa candidature en se chargeant de la propagande, ne les lui avait pas fait prévoir.
Combien plus tard il a regretté cette première faute qui entraîna toutes les autres. Aussi eut-il un amer ressentiment contre celui qui la lui avait fait commettre.
Le résultat de ces élections fut sans effet sérieuxsur l'opinion publique, mais il irrita le monde parlementaire et officiel, informé des imprudences commises par le général Boulanger, resté le jeune souslieutenant d'Italie quand il n'était pas le chef militaire grave, impassible, impénétrable, résolu qu'il savait être, ce qui d'ailleurs faisait ce charme personnel que tant de gens ont éprouvé.
Il avait comme le général de Gastellane,mais autrement que lui, le goût des déplacements brusques et secrets qui, tout en méconnaissant les règlements mettaient à l'épreuve l'habileté nécessaire à un chef militaire devant quitter le lieu où on le croit pour
apparaître en celui où on croit qu'il n'est pas. C'est ainsi qu'apprenant que celle sur la tombe de laquelle il devait se tuer était gravement malade, il était venu un soir à Paris, pour retournera Glermont le lendemain.
Ce voyage et les télégrammes parurent des motifs suffisants pour la convocation d'un conseil d'enquête qui se prononça pour la mise à la retraite du général Boulanger.