LA COCARDE
Sur ces entrefaites, la publication du journal dont j'ai parlé avait été décidée. Il devait avoir pour titre la Cocarde, M. de Labruyère m'avait donné rendezvous chez lui pour les dernières dispositions à prendre à cet égard. J'y fus, et je trouvais dans son cabinet de travail, assis à sa table, feuilletant un livre, un personnage au visage imberbe, pâle, la bouche fendue, sans lèvres comme le caméléon^ la figure mince emmanchée dans un col droit, le monocle à rœil. Quand la présentation fut faite, j'appris que c'était M. Mermeix. La conversation s'engagea : elle ne pouvait avoir d'autre objet que l'appréciation de la situation.
M. de Labruyère prévoyait des incidents révolutionnaires, convenant à son tempérament combattif. Pour M. Mermeix le boulangisme était une aventure qu'il caractérisait en rappelant constamment le 2 Décembre et qu'il imaginait bien plus comme le détroussement d'une diligence que comme un acte politique. A l'en croire, son opinion, était celle de MM. Dillon et Lagucrre, les deux conseillers influents du général dont il était l'officieux. Je dois avouer quelle ne m'inspirait pas de vives sympathies pour celui
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qui la professait et qu'elle éveillait mes appréhensions à l'égard d'une entreprise ayant de tels collaborateurs et dans laquelle M. Mermeix, par atavisme sans doute, prétendait être préfet de police.
La Cocarde en paraissant tira à 80.000 exemplaires, passant pour le journal officiel du général quoiqu'il n'en fût rien, et pour cette raison vivement jalousée par les quelques députés^ plus ou moins liés avec MM. Laguerro et Dillon. Aussi dans l'interpellation qu'il adressa bien inutilement d'ailleurs à propos de la convocation du conseil d'enquête, M. Laguerre s'empressa-t-il de déclarer que le général était complètement étranger à cette publication, ce qui était du reste vrai, mais ce qui n'empêcha pas le public de la considérer comme l'organe du boulangisme,même après que M. Laguerre eut, avec les parlementaires du parti, repris la Presse qui coûta tant d'argent à la caisse du comité dit national.
Quand la décision du conseil d'enquête fut connue, la direction de la Cocarde, disposant d'une boutique, au 142 de la rue Montmartre, y ouvrit un registre pour recueillir des signatures jointes à une protestation que M. Mermeix avait tenu à rédiger et que d'ailleurs personne *ne lisait. L'affluence fut considérable ; les passants faisaient queue pour signer; bourgeois, ouvriers^ officiers, soldats venaient inscrire leur nom, et en quatre ou cinq jours le registre fut rempli.
Les bureaux sans installation étaient encombrés d'une foule de visiteurs les plus divers apportant^ pour être transmis au général des renseignements, des conseils, des projets de toute nature. Et je vis là, ce que j'ai revu rue de Dumont-d'Urville, des étrangers qui, oubliantleup mère-patrie, venaientofTrirleurs services à celui qui pour eux représentait la France et son avenir.
Jamais homme peut-ôlre ne provoqua un aussi grand et aussi profond mouvement d'enthousiasme, de conHance et d'espoir. Qu'il fût revenu en ce moment au ministère, ayant pour collègues des républicains honnêtes gens et de bonne volonté, et Ton ne peut savoir quel grand rôle paciQquement glorieux jouerait aujourd'hui la France en Europe.
G0UHTISAN8 DU SUCCÈS
De tels mouvements d'opinion ne vont pas sans excès. La popularité véritable et méritée avait déterminé un engouement excité encore par un nombre considérable de gens qui songeaient à en profiter. Chacun s'ingéniait à exploiter la mode boulangiste. Outre les images de toute espèce et les figurines quelconques, il se fabriquait je ne sais combien d'objets variés depuis des bijoux jusqu'aux bouteilles à liqueurs portant le portrait ou le nom du général et dont on nous adressait des échantillons pour obtenir la publicité. Tout était au boulangisme. J'ai vu jusqu'à des fromages boulangistes. C'était \k le complot contre la sûreté de l'Etat.
Au début de la Cocarde, le local aff'ecté au journal n'étant pas prêt, madame Séverine avait mis obligeamment à la disposition delà rédaction qu'elle considérait avec plus de curiosité que de communauté d'opinion, sa bibliothèque et sa salle à manger très grande, décorée à la paysanne.
Ce fut là un moment le rendez-vous des reporters, l'actualité étant tous les jours au boulangisme, et celui aussi d'une partie de l'état-major, si rapidement improvisé du nouveau parti et qui se croyait déjà maître de la France et du gouvernement.
LE AfËMORIAL DE SÀINT-BREL ADE 53
Beaucoup étaient des amis de M. Déroulède, quelques-uns. étaient des« décavés » amenés parM. Merraeix, la plupart, sinon tous, ignorés du général et connus seulement de MM. Laguerre et Dillon.
« Dans trois mois nous serons au pouvoir!» était leur phrase consacrée, répétée avec une imperturbable assurance. Ils se croyaient déjà à la curée.
Un jour où justement M. Laguerre était en visite, comme je disais que dans trois mois ils seraient encore où ils étaient sinon en une situation pire — ce qui à ce moment pouvait paraître bien paradoxal, — M. Mermeix, blême de colère, me reprocha de prendre à tâche de jeter le découragement dans le parti.
Certes j'aurais voulu le décourager assez pour en amener la dispersion. Mais on ne décourage pas des affamés qui ont entrevu une proie, dussent-ils ne pas la saisir.
Etje me souviens qu'à cette époque, causant avec madame Séverine, alors aussi peu favorable à Tidolâtrie boulangiste qu'elle a été depuis pitoyable au malheur^ et qui ne me démentira pas, comme elle me disait ses appréhensions et ses inquiétudes quant à 1^ possibilité de l'établissement d'une dictature avec un pareil parti, je lui répondis :
— Supposez-vous donc que je serais ici si je croyais à son succès !