‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 21 sur 139 · SYNDICAT ELECTORAL · texte numérisé non relu

SYNDICAT ELECTORAL

A peine le général avait-il été mis à la retraite que SOUS le prétexte d'organiser le parti, MM. Dillon, Laguerre, Naquet, Laisant, s'adjoignant M. Thiébaud, quelques députés et les directeurs de grands journaux, MM. Henri Rochefort, Lalou de la France

et Mayer, de la Lanterne^ formèrent un comité, se qualifiant modestement « national », qui était en réalité un syndicat d'exploitation de la popularité du général Boulanger, et qui manifesta immédiatement l'intention de faire de ce dernier un candidat unique, partout où des vacances se produiraient. C'était l'exécution des ordres du prince Napoléon : « Faites ouvrir les urnes ! »

M. Dillon s'était constitué le commanditaire de l'entreprise plébiscitaire dont le comité était l'organe. On le croyait et on le disait millionnaire; il prétendait posséder la plus grosse partie des actions des Câbles transatlantiques dont il était le directeur et être décidé à mettre sa fortune entière au service des succès du général, par pure amitié, n'ayant point, comme les hommes d'affaires internationales, d'opinions politiques.

Dès ce moment l'idée du parti à tirer de la popularité boulangiste s'était précisée dans son esprit, car parlant à une personne qui lui en démontrait les difficultés, et de qui je tiens le propos, il répondit avec le beau dédain du brasseur d'affaires pour les gogos, en montrant laf carte maritime des câbles apposée aux murs :

— J'ai bien trouvé huit millions pour les jeter à l'eau, j'en trouverai bien cinq pour miser sur la popularité de Boulanger.

Le général avait la plus grande confiance dans l'amitié de M. Dillon parce qu'il avait été comme lui officier, et il avait une sincère admiration pour cet ex-dragon qui avait su faire une grosse fortune et fonder une grande entreprise, ce dont il se savait incapable. Il s'en remettait donc entièrement à lui, comme commanditaire et intendant ou administrateur, n'ayant pas à demander de comptes à un ami qui faisait ou paraissait faire de si grands sacrifices.

Eq véritable financier, M. Dillon savait bien qu'avant de pouvoir placer avantageusement ses actions boulangistes, il fallait d'abord qu'il leur donnât de la valeur, qu'il les fît monter et qu'il ftt les dépenses nécessaires pour donner l'illusion d'une réalisation prochaine. La propagande et Faction plébiscitaires du Comité servaient trop ses calculs pour qu'il ne les favorisât pas.

Dans les premiers temps de nos relations, un journal ayant annoncé que M. Dillon était allé en Angleterre pour s'entretenir avec le comte de Paris, le général me signala l'information comme étant une calomnie invraisemblable et me confia que M. Dillon était allé négocier des actions des Câbles en Angleterre où elles étaient haut cotées.

Je suis loin d'affirmer que le fait fût vrai; mais je crois pouvoir affirmer que le général le croyait.

Les électeurs venaient d'être convoqués dans les deux déparlements du Nord et de la Dordogne, sans parler des Bouches-du-Rhône où devait avoir lieu un scrutin de ballottage dans lequel le succès de Félix Pyat était assuré.

Le Comité posa la candidature du général dans ces deux départements et manifesta même la prétention de la poser dans le troisième, entamant pour obtenir le désistement de Félix Pyat des négociations bouffonnes qui du reste échouèrent.

Le général fut élu dans la Dordogne et dans le Nord pour lequel il opta, par une énorme majorité de 173,272 voix.

C'était un triomphe électoral. Mais le règlement de comptes qui eut lieu pour les frais de cette élection et qui s'élevaient à plus de deux cent mille francs, amena entre M. Dillon commanditaire et M. Mayer, directeur de \di Lanterne et entrepreneur électoral, des dissentiments et une rupture qui firent perdre le con-

cours de la Lanterne au boulangisme comme il devait un peu après perdre celui du XIA"" Siècle,

A l'occasion de ces succès électoraux, pour manifester son existence et bien affirmer son influence sur le générai Boulanger qui n'était plus que l'un de ses » membres, quoique son président, le Comité dit National donna au café Riche un banquet no comprenant que ses membres pour convives.

Un discours-programme, sous forme de toast, destiné îi la publicité, fut confectionné avec la collaboration collective.

On peut dire que ce programme consistait à n'en pas avoir. Au banquet même, sur la demande de Henri Rochefort, fut introduit dans le discours une phrase relative à la suppression de la Présidence de la République, d'autant plus facilement acceptée par le général qu'il n'aspirait pas en réalité à ce poste; mais cette phrase provoqua une belle fureur du princo Napoléon quand il la lut imprimée.

C'était bien la peine d'avoir recommandé de « faire ouvrir les urnes 1 »

Les directeurs du Comité avaient réglé la mise en scène de l'entrée du général Boulanger à la Chambre. II s*y rendit, accompagné de M. Laguerre dans ua landau, prêté pour ce jour par M. Barbier, dont les chevaux portaient à la cocarde des rubans verts et dont la couleur se trouvait être ainsi par hasard celle de l'attelage du prince Louis-Napoléon^ se rendant dans le môme appareil en semblable circonstance au Palais-Bourbon, étant parti de l'hôtel du Rhin comme le général était parti de l'hôtel du Louvre où il habitait provisoirement.

La remarque fut faite ; c'est pourquoi je la consigne. Il est des coïncidences dans lesquelles la foule veut voir des intentions ou des présages.

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