‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 22 sur 139 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

LETTRE d'introduction

Ce que je voyais, ce que j'entendais n'était pas sans m'inspiper do vives et pénibles appréhensions que je craignais de voir se changer en regrets, même en remords si je m'associais plus longtemps, dans une mesure quelconque, à une aventure devant livrer la France à Ton ne sait quel régime et aux convoitises d'une bande d'aigrefins, de fous, d'affamés de pouvoir dont je ne partageais ni les espoirs, ni les opinions.

Tout ce qui m'avait été dit sur le général était si contradictoire que je voulus le connaître.

Je le supposais inabordable, le sachant entouré, sollicité comme il l'était ; et je trouvais parfaitement inutile d'aller faire acte de courtisan dans une audience hâtive, alors que j'étais si peu disposé à flatter l'idole du jour.

J'étais lié avec une personne s'occupant d'assurance, qui avait eu l'occasion de connaître le général Boulanger au ministère de la guerre en lui soumettant des projets favorables aux of'flciers et qui continuait à le voir à ce sujet.

58 LE MÉiMORIAL DE SAINT-BRELADE

Je lui demandai s'il voulait se charger d'une lettre pour le général et me donner la réponse, en Tavertissant que la missive pourrait être accueillie désagréablement.

Cette personne accepta.

Je lui remis donc une lettre dans laquelle j'exposai avec une brièveté fatalement brutale toutes les fautes commises, les appréhensions inspirées aux républicains, démontrant que la tentative ou même l'espoir d'une dictature à la façon de celle du 2 Décembre serait une criminelle folie, et prédisant au général que s'il persistait dans la voie où il était entré, il pourrait avoir le sort de Ney sans en avoir eu la gloire.

La personne en question remit la lettre. Le général regarda d'abord la signature qui ne lui disait rien et lut; quand il eut achevé sa lecture il froissa avec colère le papier dans sa main, marcha suivant son habitude à travers son cabinet, puis défripa la lettre et tout en disant : « Il y a du vrai et du faux là-dedans, » il la relut de nouveau attentivement.

Quand il eut fini, se tournant vers le porteur, il lui demanda :

— Quel est cet homme?

Après la réponse qui le renseignait sur mon passé, nia situation et mes opinions, il demanda de nouveau :

— Pourquoi n'est- il pas venu? je reçois tout le monde.

Enfin prenant une décision :

— Je veux le voir; je lui accorderai tout le temps qu'il voudra.

Rendez-vous fut pris pourquelquesjours après. Dans l'intervalle je tombai gravement malade. Je dus me faire excuser ; mais si je ne pouvais sortir, je pouvais écrire, et j'avais rédigé un volume de notes sur les

questions importantes et sur les réformes à opérer.

— Qu'il me les donne, dit le général, et vous pouvez lui promettre que je les lirai.

Quand je fus rétabli, c/est lui qui était au lit, blessé dans son duel avec M. Floquet, à la suite du discours prononcé en déposant son projet de révision, discours que lui avait infligé M. Naquet et qu'il avait lu avec une extraordinaire impassibilité.

A ce propos, on peut s'étonner que le général Boulanger qui avait prononcé des discours heureux en diverses circonçtances ; qui, en Amérique, avait eu à parler dans les réceptions ou banquets officiels et qui avait abordé comme ministre la tribune parlementaire avec tant d'autorité et de bonheur, ait accepté d'être le lecteur du factum ennuyeux et froidement violent de M. Naquet à la Chambre, comme il le fut pour le discours équivoque devant servir de programme électoral, du même auteur, prononcé à Tours, ce qui le fit passer aux yeux de ses adversaires comme aux yeux de son entourage môme, pour une sorte de fantoche incapable de penser et cpnséquemment d'exprimer sa pensée.

Pour s'expliquer cette conduite, il faut savoir que le général Boulanger qui n'avait guère de préjugés sociaux, avait celui de la croyance aux spécialistes et qu'il avait la modestie d'admirer leur science ou leur talent et de s'en fier à eux crédulement.

Il se rendait compte de son ignorance dans les choses de la politique comme dans celles des affaires, et il s'en remettait pour les premières aux hommes du Comité qui, investis par le suff*rage universel de la qualité de député, jouissant d'une réputation plus ou moins grande, lui paraissaient avoir toute compétence en cette matière, comme il se confiait presque aveuglément pour les secondes à M. Dillon, croyant à sa science financière.

Et par une habitude d'esprit militaire^, alors même qu'en son for intérieur il estimait qu'une action était mal engagée il n'en agissait pas moins comme s'il l'eût approuvé; disant que, en campagne, il est quelque chose de pire que suivre un mauvais plan, c'est agir contrairement au plan adopté.

Page 1