‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 23 sur 139 · PREMIÈRE ENTREVUE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE ENTREVUE

Quand il fut guéri, il me fit dire de continuer à lui envoyer des notes et me fit avertir qu'il m'inviterait à le venir voir prochainement, mais que désirant que l'entretien fût très long il voulait choisir un jour où il aurait toute latitude.

Quelques jours après, il me fit prévenir qu'il m'attendait le mercredi suivant à trois heures et demie, rue Dumonl-d'Urville,oii il venait de s'installer.

J'y allai au jour et à l'heure indiquée. Il vint au devant de moi, les deux mains tendues, en disant : <i Enfin! nous finissons donc par nous rencontrer. » Et m'emmenant à travers le grand atelier transformé en cabinet de travail, vers son bureau, il me montra deux paquets de manuscrits et dit en souriant :

— Vous connaissez cette écriture?

— Oui; c'est celle d'un fou.

— Pourquoi « d'un fou? »

— Parce que les fous sont ceux qui ne pensent pas ou ne disent pas ce que pensent et disent les autres. Et je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de gens qui vous aient dit ce qu'il y a là-dedans.

— Personne. Et c'est parce que vous êtes le seul qui m'ayez parlé de cette façon que je tenais tant à vous voir.

J'aime à savoir à qui je parle. Je regardai cet

homme qui était en ce 'moment la préoccupation universelle, dont le nom était dans toutes les bouches, l'image à presque toutes les Vitrines, et que j'avais entendu apprécier de tant de manières différentes paraissant justifiées, si contradictoires qu'elles fussent.

L'attitude était un étonnant mélange de familiarité cordiale, et d'autorité, de simplicité et de réserve. La physionomie, on ne sait pourquoi inoubliable, douce, souriante et grave à la fois, restait impassible. Rien des sentiments ou des pensées intérieures n'y apparaissait. L'œil bleu enfoncé dans une arcade sourcilière profonde, presque caché, toujours voilé d'ombre avait un regard clair, doux, terne à force de limpidité dans lequel il était impossible de rien voir ou rien deviner.

J'ai eu occasion depuis de le voir interroger des personnes, en sachant ce qu'il pensait d'elles, de. leurs réponses, de leurs récits, et toujours cet œil bleu avait la même indifférence douce et attentive. Je me l'imaginais toujours en campagne, interrogeant des prisonniers ou des espions sans que ceux-ci pussent savoir si les renseignements qu'ils donnaient étaient crus, satisfaisants ou inquiétants.

C'est cette impassibilité qui a fait croire à tant de gens qu'il ne pensait pas, alors que seulement on ne pouvait savoir ce qu'il pensait.

Malgré son apparente indifférence, je remarquai, dès la première entrevue, que le moindre détail même insignifiant ne lui échappait. Cet œil qui semblait ne rien voir, voyait tout, par habitude d'officier passant l'inspection. S'il voyait tout, il entendait tout aussi et le retenait dans sa mémoire vraiment prodigieuse.

J'étais venu^ il fallait que je parlasse. Il serait trop long et probablement fastidieux de répéter ce que je dis alors. Qu'il suffise de savoir qu'après avoir rap-

pelé rapidement toutes les fautes déjà commises, blâmé les pratiques plébiscitaires du Comité, exprimé le regret que le général se fût laissé entraîner dans la politique à laquelle il était insuffisamment préparé, je démontrai qu'il ne fallait pas songer à jouer le rôle de Napoléon I", ni à établir une dictature, ni à faire un coup d'Etat.

— Vous n'avez pour vous^ lui dis-je en terminant, que la popularité; mais la popularité qui est une force énorme comme le vent est aussi, comme lui, incoercible ; elle passe comme lui et comme lui elle peut vous mener à un port ou à un écueil, à la fortune ou à l'exil.

Je ne savais pas, hélas ! dire si vrai.

Le général m'avait écouté avec son attention impassible et grave, ne me quittant pas de son regard fixe et clair.

— Voilà de la franchise, dit-il. Je vous en remercie. Il y a dans ce que vous me dites des choses justes que je comprends très bien. Il en est d'autres auxquelles je n'avais pas pensé. Peut-être exagérez-vous, peut-être avez -vous raison. Je n'ai jamais songé km être un Napoléon quoique je l'admire comme homme de guerre; — ce qui n'a rien à voir avec la politique. J'ai été ministre de la guerre ; j'aurais voulu l'être encoure parce que je sais ce que là j'avais à faire et ce que j'aurais fait. Je ne pense pas à un coup d'Etat, et je le pourrais faire que je ne le ferais pas ; je ne ferai jamais rien d'illégal. Ce n'est pas ma faute si je suis dans la politique; mais ceux avec qui j'y suis sont des républicains. J'ai vu d'assez près le parlementarisme pour savoir qu'on ne peut rien faire de bon et d'utile avec lui ; c'est pour cela que je veux la révision. Je sais que j'ai à apprendre, eh bieni j'apprendrai. J'ai lu et même relu vos notes qui sont là ; nous sommes d'accord sur presque tous les points, au

moias d'une maniôre générale. Il est des questions auxquelles j'avais pensé sans faire de la politique, comme celle de Tinstruction par exemple, d*autres sur lesquelles j'avais beaucoup moins réfléchi. Nous en reparlerons, car maintenant que nous nous sommes vus, nous nous reverrons souvent. »

Je le priai de m'indiquer les jours ou les heures où je pourrais ne rencontrer personne, non pas que j'eusse peur d'être compromis puisque j'écrivais tous les jours mon opinion dans la Cocarde] mais pour ne pas le compromettre, lui qui, malgré son âge et sa situation était un homme nouveau et devait rester en dehors et au dessus des partis et n'épouser le passé de personne.

Il fut donc convenu que je viendrais de préférence le soir et que je serais informé des jours où le général aurait sa liberté.

Après ces déclarations et ces arrangements l'entretien devint plus familier, et je remarquai à plusieurs observations que contrairement à ce qu'on pouvait imaginerpar la conduite des affaires du boulangisme, il avait un grand souci de la pratique et ce genre de bon-sens bien français dont Henri Rochefort, abstraction faite de ses procédés littéraires, est Texpression. Mais sur une foule de choses il avait une naïveté qui n'est pas le fait du pamphlétaire de V Intransigeant,

Dans ce premier entretien il me demanda mon avis sur diverses questions et je crois devoir noter l'une d'elles parce que son langage atteste la naïveté dont je viens de parler.

— On m'offre de l'argent de plusieurs côtés, me dit-il. Mais je sais que les gens ne donnent un œuf que pour avoir un bœuf; et je n'en accepterai que de personnes capables de faire un sacrifice à une polilique.

Il croyait avec une candeur militaire que les gens

capables de faire un sacrifice à une politique, étaient parfaitement désintéressés I II ne se doutait pas que c'est parmi ceux-là que se rencontrent ceux qui ne donnent un œuf que pour avoir un bœuf, tandis que les hommes d'argent se contentent en donnant un œuf de n'avoir qu'une poule.

C'est l'observation que je lui fis en démontrant qu'après avoir reçu des offrandes de gens paraissant n'agir que par sympathie ou dévouement à une cause, on ne pouvait poursuivre des réformes dont le résultat certain serait de les priver de leur situation, de leur privilège, d'une partie de leurs revenus, sans s'exposer à de noires récriminations et sans être accusé d'ingratitude.

Il réfléchit un moment et dit avec une certaine tristesse. — C'est pourtant vrai que les vertus politiques ne sont pas les mômes que les vertus privées.

' — C'est parfois le contraire, ajoulai-je.

Après plus de deux heures nous nous séparâmes. En nous quittant nous étions des amis; il aurait semblé môme que nous étions de vieux amis.

En rentrant je voulus résumer mes impressions.

Il ne m'avait rien dit de net sur ses intentions. C'est que, à cet égard, il n'avait rien à dire parce qu'en réalité il n'avait pas d'intention. 11 savait ce qu^il voulait ne pas ôtre ou ne pas faire bien plus que ce qu'il ferait. Cela résultait de toute la conversation. Il avait été pris dans une sorte de tourmente; il obéissait à sa destinée, sans s'être demandé où elle le menait.

Sans qu'il comprît pourquoi, alors qu'il avait conscience d'avoir fait son devoir de ministre et de patriote, des adversaires s'étaient acharnés contre lui; on lui livrait bataille; il l'acceptait, paraissant marcher ^ à l'assaut du pouvoir quand, par habitude militaire, il marchait au canon, apportant dans la lutte politique son tempérament et ses aptitudes de soldat, sans

savoir, sans se douter que la stratégie politique est toute différente de la stratégie guerrière.

U était incontestablement de bonne foi, beaucoup plus réfléchi, plus sérieux qu'on aurait pu le croire, ouvert à toutes les idées, n'ayant souci d'aucun des préjugés que partagent ou respectent presque tous les hommes politiques.

Enfin, pour achever de le caractériser, il aimait à être aimé. La popularité était pour lui une sorte d'amour de la foule auquel il tenait, en y sacrifiant ainsi qu'à une passion.

Comme les amants qui aiment^ sans calcul, pour aimer, il aimait la popularité pour elle-même, fier et heureux d'inspirer cette sympathie, sans en rien attendre.

« L'amour delà popularité l'a fait proscrire, l'amour d'une femme l'a tué, » m'écrivait une de ses fidèles et dernières amies qui eut presque tous ses secrets. Rien de plus vrai.

Michelet raconte quelque part avoir interrogé une femme du peuple, venant en pèlerinage et apportant des fleurs au monument funéraire d'Héloïse etd'Abélard ; à la question faite sur ce qu'était le professeur delà montagne Sainte-Geneviève, la femme du peuple répondit : — C'était un amant.

C'est ce que pourrait dire l'histoire en parlant du général Boulanger.

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