‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 24 sur 139 · LA VRAIE LIBERTÉ · texte numérisé non relu

LA VRAIE LIBERTÉ

On était au lendemain de l'élection de l'Ardèche où le comité avait posé la candidature du général pendant qu*il était au lit à la suite de sa blessure.

Cette élection avait été un échec coïncidant avec un partage qui s'opérait et se manifestait dans Topinion publique, où commençait à s'opposera l'enthousiasme des uns la méQance des autres. Aussi les courtisans de la première heure avaient-ils diminué, saut* à revenir plus tard. Pendant quelque temps pour cette raison nous nous vîmes fréquemment et longuement.

Je profitais de ces circonstances pour tenter de décider le général à rompre avec les procédés électoraux jusque-là employés. 11 n'y eut pas moyen de lui faire entendre raison :

— Je ne veux pas rester sur un échec, répondait-il à tous les arguments.

C'était le soldat, et un soldat breton. Toute défaite quelle qu'elle fût, l'humiliait ; il voulait une revanche. Quoiqu'il fût indulgent pour ses subalternes, il est probable qu'il n'aurait pas été tendre pour celui de ses lieutenants qui se serait laissé battre.

Quoiqu'il parût impossible de le convaincre, je lui fis remarquer que la politique électorale et plébiscitaire faisait croire au rêve d'une dictature et que,quelle que fût la popularité d'un homme, elle ne résisterait pas au soupçon qu'il songeait à attenter aux libertés pour la conquête desquelles le peuple s'est battu.

— Mais, s'écria-t-il, il n'est personne, mon ami, qui plus que moi veuille la liberté. Je la veux plus 'que tous ceux qui en parlent et je la veux pour tout le monde. Non seulement j'en pratique le respect dans mon pays, mais je le pratique dans ma famille. Je laisse les miens penser et faire ce qu'ils veulent. Ma fille va se marier; elle veut se marier religieusement; elle ira à l'église : elle aurait préféré se marier civilement que je l'aurais laissée tout aussi libre. Je trouve que dans notre pays il n'y a pas assez de vraie liberté et qu'il y a encore trop de lisières. Il y a des libertés pour vous autres journalistes, pour les avocats, pour ceux qui ont de l'argent et peuvent en user; mais je ne vois pas que le public en ait beaucoup, soumis qu'il est à toutes sortes d'obligations administratives qu'on pourrait bien simplifier.

« Je viens de vous dire que je mariais ma fille, ajouta le général. A ce propos j'ai dû faire certaines démarches ; je connais beaucoup le maire du ix"" arrondissement et, en définitive, je suis le général Boulanger. Je suis sûr qu'on y a mis toute la célérité possible. Pourtant on m'a fait attendre une grande heure. Je me dis que si on m'a fait attendre ainsi, moi, qui suis un privilégié, on doit faire attendre bien plus longtemps, une journée ou plus peut-être, les braves gens qui ne connaissent pas le maire, qui n'ont pas été ministres et qui pourtant ont plus besoin que moi de leur temps, puisqu'ils en vivent. »

Tout cela avait été dit td'une traite. Il était peu d'accusations qui le trouvaient aussi sensible que celle

qui lui prétait Tintention d'attenter à la liberté. C'était même le moyen le plus sûr de le faire parler que de la lui répéter, parce qu'après avoir protesté il donnait toujours des arguments, soit pour attester son respect de la liberté, soit pour démontrer que ce serait folie que de la vouloir restreindre et qu'il fallait au contraire la rendre plus complète et surtout plus eRicace.

Ayant dans mes notes abordé la question de la décentralisation à laquelle se rattachaient les procédés administratifs dont il venait de parler, je lui demandais ce qu'il en pensait.

— Je pense comme vous, répondit-il, et ne comprends pas qu'on puisse penser autrement. Ce que vous proposez c'est ce qui existe en Amérique, où on ne suppose pas qu'il puisse exister autre chose et où on ne supporterait pas notre administration et sa paperasserie.

« Voyez-vous, nous sommes un vieux peuple, nous avons des habitudes et des préjugés dont nous ne pouvons nous débarrasser. Pourtant, que de choses nous aurions à emprunter à l'Amérique! Presque tout. Seulement elle a un vice, une plaie affreuse ; c'est la vénalité et la puissance du dollar. Je me demande si ce n'est pas là une plaie des démocraties.

» Vous avez vivement critiqué mon projet de révision ; pourtant ce que je propose c'est la constitution américaine qui est celle d'une République et d'un pays libre. »

J'avais en effet fait cette critique. Je fis remarquer au général que la constitution américaine qui ne présentait aucun danger aux Etats-Unis, pays fédéraliste où l'autonomie locale était très forte^ aurait dans un pays centralisé comme le nôtre les mêmes effets que le parlementarisme et que, en accroissant la vénalité, elle nous ferait courir le danger de la dictature.

Bien souvent depuis à Paris et à Jersey, il est re-

venu dans nos entretiens sur T Amérique qu'il connaissait et sur laquelle il était inépuisable. Gallois comme il Tétait, il la devait comprendre. Elle était pour lui un modèle, qu'il invoquait toujours quand s'agissait de politique nationale ou extérieure, d'organisation administrative, d'institution civile, de liberté, d'éducation, d'activité et d'initiative. On aurait pu faire un volume rien qu'avec ses observations sur ce sujet. C'est d'Amérique qu'il avait apporté la pratique de ce qu'il appelait <^ les réceptions ouvertes » qui lui paraissaient toutes naturelles et dans lesquelles on voyait une sorte d'embauchage public.

Le général Boulanger avait vu en Amérique les généraux qui avaient fait la grande guerre du Nord et du Sud, manœuvrant sur des étendues considérables, à travers la moitié d'un continent, des armées énormes comme aucun commandant de corps en France, depuis Napoléon I",n'en a commandées et qui étaient redevenus des civils, des chefs d'entreprises ou d'exploitation agricole, En compagnie de Sheridan, qui était son cicérone militaire, il avait refait les marches des armées et passé sur les champs de bataille où les volontaires du Nord et les confédérés du Sud s'étaient rencontrés ; et il avait autant d'admiration pour leur organisation et leur stratégie improvisées que pour la simplicité avec laquelle les chefs étaient rentrés dans le commerce ou l'industrie, ce qui n'était pas sans donner lieu à des observations bien amusantes sur des majors vendant de la charcuterie et des colonels tenant boutique d'épicier.

A la manière dont il en parlait, il élait visible que le général Boulanger admirait l'organisation qui avait pu permettre à un pays de soutenir une si formidable lutte sans qu'il en coûtât rien à ses libertés, et qu'il se proposait de l'appliquer dans toute la mesure du possible. Aussi n'élait-il pas, comme on l'a dit, un gé-

néral espagnol : il serait plus juste de dire qu'il était un général américain.

Page 1