‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 25 sur 139 · FÉDÉRALISME ET ANNEXION · texte numérisé non relu

FÉDÉRALISME ET ANNEXION

Puisque je parle des opinions du général Boulanger surTAmérique, qu'il eut à exprimer dès nos premiers entretiens où il s'agissait de la rénovation nationale qui pouvait être opérée, je ne crois pas inutile de noter ici celle qu'il professait sur la forme fédérative.

— Sans son fédéralisme, dit-il un jour qu'on en était venu à parler de cette question, jamais la République américaine ne se serait étendue comme elle l'a fait. Elle s'étendra un jour à tout le continent ; elle absorbera le Mexique, le Canada et les petits Etats de risthme, sans risquer la vie d'un homme. Ce n'est qu'une question de patience et de temps. Elle les absorbera parce qu'ils ont tout à y gagner et qu'ils n'ont à faire aucun sacrifice puisqu'ils conservent leur autonomie.

Après un échange d'observations à ce sujet sur la politique de conquête et la diCficulté que notre centralisation présentait à toute expansion, le général reprit :

— Nous croyons avoir annexé quand nous avons envoyé quelque part des fonctionnaires. C'est ce qu'on a fait au Tonkin et en Tunisie. J'étais commandant militaire en Tunisie, je devais faire respecter la France et mes soldats. Mais il faut bien avouer que la Tunisie est italienne ; il n'y a là qu'une poignée de Français qui, en général, ne sont pas ce qu'il y a de mieux, alors que le gros de la population est italien. Aussi je comprends bien que l'Italie ait éprouvé tant de mécontentement et d'humiliation à, nous y voir installés

qu'elle s'est alliée à rAllemagne. Il aurait mieux valu laisserla Tunisie à Tinfluence italienne et avoir Tltalie pour alliée. Enfin c'est fait! Le rôle de la France n*est pas de conquérir, c'est d'attirer: sa vraie politique extérieure est d'être l'amie et la protectrice des petits peuples. On en suit une toute contraire.

A ce propos il me raconta qu'il arriva, tandis qu'il était directeur de l'infanterie, que deux jeunes ofQciers roumains admis dans nos écoles militaires se livrèrent à un acte qu'on ne peut décemment indiquer, et qui fut connu. Le ministre de la guerre informé prit un arrêté interdisant nos écoles militaires aux Roumains .

Le général Boulanger chargé de l'exécution alla trouver le ministre et lui dit : « Je n'exécuterai pas cet arrêté; je préfère donfier ma démission. » Il ajouta que le fait invoqué était certainement immoral et répréhensible et pouvait faire l'objet d'une note au gouvernement roumain en l'invitant à rappeler les deux délinquants.

« — Mais^ poursuivit-il, l'influence de la France est au-de3sus de la moralité de deux individus, et il importe à l'influence française que de jeunes officiers étrangers, de pays amis comme la Roumanie, reçoivent l'éducation militaire de nos officiers, qu'ils aient ceuxci pour camarades, qu'ils parlent notre langue, qu'ils aient une âme française et quelque chose de nos idées.

«Je crois à cette influence-là plus qu'à toute autre, me dit le général. L'arrêté fut rapporté ; mais on vient de faire la sottise que j'avais empêché de faire. La Roumanie pouvait être une petite France placée sur les bords du Danube. On a rompu avec elle les liens commerciaux ; on rompt les liens qui entretenaient la confraternité militaire. Elle ira à l'Allemagne ou à la Russie. On rétrécit l'influence française au lieu de rétendre. »

Je cite des paroles, des phrases, des fuils presque textuels tels qu'ils me sont restés dans la mémoire, et qui me paraissent bien propres à définir le caractère et les opinions de l'homme, qui, on peut le remarquer, voyaitles conséquences importantes de causes paraissant insigniOantes. Malheureusement quand il s^agissait de ce que nous appelons la politique, c'est-à-dire les intrigues et manœuvres de partis, il était d*une innocence d'enfant.

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