‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 26 sur 139 · LE PLAN BUGEAUD · texte numérisé non relu

LE PLAN BUGEAUD

J'avais été amené un Jour à iui dire que sa popularité tenait à ce qu'il avait satisfait la fierté patriotique, amélioré le sort du soldat, et sans faire de projets de loi ni sans discuter, opéré des réformes alors que les hommes politiques qui en avaient promis et dont on en attendait n'en faisaient aucune.

— Et je vous assure, reprit-il, que c'était le ministère où il était le moins facile d'en faire ; celui où il y avait le plus de routine. Ça n'a pas été tout seul; les moindres choses étaient des affaires d'Wtat,

Après m'avoir indiqué le but de plusieurs des mesures prises par lui en faveur des soldats, il fit cette

réflexion :

— Les soldats sont des hommes comme les autres. L'armée est une nécessité et la discipline en est une autre. Mais puisque ces pauvres diables donnent leur temps et quelquefois leur peau pour la patrie, c'est bien le moins qu'on les traite en hommes et qu'on leur rende le devoir militaire le moins pénible qu'on le

peut.

A quelques jours de là^ dans une autre conversation, quoique j'évitasse de parler des choses militaires

pour lesquelles je me considérais incompétent devant un homme qui les connaissait si bien et qui d'ailleurs paraissait très réservé sur ce sujet, je vins à en parler au point de vue budgétaire seulement. Je posai le problème plutôt que je ne le résolus ; mais le général me fit m'expliquer.

— Mais c'est le plan Bugeaud que vous me racontez là, s'écria-t-il à un moment.

— Va pour le plan Bugeaud! J'avoue que je Tignorais. Mais quel est votre avis ?

— C'est à peu près celui de Bugeaud. Si j'étais resté ministre, j'aurais vu comment on pouvait l'appliquer.

« On a déjà diminué la durée du service militaire. La charge est égale pour tous et elle est moins lourde pour chacun. L'armée tout en étant nationale doit le plus possible pouvoir vivre par elle-même ; ôt en campagne, elle ne doit compter que sur elle seule. Aussi faudrait-il utiliser les aptitudes de tous les gens ayant un métier, en les employant à ce qu'ils savent faire; et comme le plus grand nombre sont des paysans, il faudrait leur conserver Thabitude de leurs travaux, d'autant plus qu'avec les nouveaux armements les ouvrages de terre seront les plus utiles et les plus importants. César faisait construire des routes et des aqueducs à ses légionnaires. Nous n'avons pas de routes à construire, mais nous avons d'autres choses à faire. Seulement la pratique est difficile et a besoin d'être mûrement étudiée. »

Dans cette conversation et dans d'autres ultérieures sur le même sujet, je pus me convaincre qu'il concevait l'armée comme une école civique et sociale dans laquelle le soldat^ en échange du temps qu'il donnait h l'apprentissage des armes et au service du pays, devait acquérir des connaissances, des aptitudes ou des qualités sinon des vertus qui lui seraient plus tard

utiles.

74 LE MÉMORIAL DE SÂlNt-BRËLADË

Ce jour-là rentretien ayant continué quelque temps sur le sujet, il en vint à dire :

— Nous sommes un peuple routinier. On a cru que j'avais innové en présentant le projet de loi militaire. Je n'ai pourtant tait que tirer des cartons le projet de Niel qui y était depuis vingt ans. Mon seul mérite est de l'en avoir tiré

« Si ce projet avait été adopté quand Niel le proposait, nous n'aurions peut-être pas été vaincus en 1870; en tout cas, il est certain que nous ne l'aurions pas été d'une manière aussi désastreuse. »

CE Qlir'ÉTAlï l'homme

Dès la •econde entrevue, le général avait pris un ton de familiarité ou de camaraderie militaire et après le <t bonjour », avait dit :

— J'aime à marcher en causant. Vous êtes ici chez vous ; asseyez-vous si vous le préférez, faites comme moi si vous le voulez.

Et toutes nos conversations depuis avaient lieu en promenades à travers la chambre.

Il faisait plusparler qu'ilne parlait lui-même, ou du moins il était très sobre dans l'expression de son opinion. Il n'en disait que l'essentiel, la conclusion, comme s'il eût bien plus répondu à sa pensée qu'à son interlocuteur.

Le connaissant bian, bavardant avec lui des journées presque entières, abordant tour à tour tou3 les sujets, je l'ai vu exprimer des opinions supposant de longues et sérieuses réflexions, mais toujours brièvement, sans formes imagées et sans recherche de tournure littéraire, comme il le faisait dans ses lettres. Dans la conversation il ajoutait des exemples à cette

expression de son opinion ou à celle d'autrui pour la confirmer, mais toujours en traits rapides.

Par la fréquentation constante et la causerie, on s'apercevait qu'il en savait plus qu'il n'en montrait, alors qu'à sa sobriété de paroles on aurait pu croire qu'il ne savait pas.

Il avait beaucoup voyagé, beaucoup vu en voyageant, — et tout retenu avec sa mémoire qui, je l'ai dit, était prodigieuse.

Il avait voulu apprendre et avait appris Tarabe en Algérie, l'anglais dans sa famille, un peu d'italien et d'espagnol dans ses voyages et ses campagnes.

L'histoire généralo moderne lui était familière et il aurait pu l'enseigner. Il n'avait certainement aucun goût pour la dialectique, pour la critique et pour toutes les formes de la rhétorique. Il raisonnait et délibérait dans son for intérieur sans en rien faire paraître que la conclusion ou la décision.

C'était un homme de fait qui réfléchissait et méditait beaucoup.

Plusieurs de ses lettres commencent par ces mots : rt J'ai médité. » C'est encore ainsi qu'il vous abordait lelendemain ou après plusieurs jours pour revenir sur un sujet dont il avait été parlé.

La réflexion était môme une nécessité de sa décision ou de son action. S'il était surpris par une circonstance ou par un fait sans avoir eu le temps de réfléchir sur la résolution à prendre, il se laissait facilement entraîner, sauf à s'avouer après réflexion qu'il avait commis une faute. C'est là ce qui explique les inconséquences de sa conduite ou tout au moins de celle dont il eut la responsabilité dans la période agitée où il ne fut que le chef nominal d'un mouvement politique pour lequel il n'était pas fait, auquel il n'était pas préparé et sur lequel il n'avait pas eu le temps de « méditer».

Cotte appréciation de Thomme est le résultat d'une longue fréquentation, et d'une observation lente, curieuse, impartiale, qui ne pouvait qu* accroître la sympathie, puisqu'on s'apercevait que, par une étrange fatalité il était victime de ses qualités et de ses vertus mêmes.

C'est sa probité naïve^ son dédain de toutes les considérations pécuniaires qui l'ont fait accuser de concussion ; c'est sa modestie, sa confiance en des hommes politiques- qu'il croyait compétents et convaincus quil'ont rendu responsable de leurs intrigues et de leurs fautes; c'est sa foi aveugle en l'amitié qui Ta fait tomber dans le piège d'une spéculation à la fois financière et politique; c'est la certitude qu'il avait de la facilité avec laquelle on pouvait réformer et faire le bien quand on le voulait, qui l'a fait passer pour un charlatan ; c'est sa sollicitude pour le peuple qui Ta fait craindre et proscrire comme un dictateur; c'est son horreur de la guerre civile qui l'a fait accuser de lâcheté par ses prétendus amis môme, ce soldat qui s'était si bravement conduit dans tant de combats; c'est la sincérité d'une affection, si profonde qu'il n'a pu survivre à celle qui en était l'objet, qui lui a valu le pire outrage qu'on puisse adresser à un homme.

Le portrait que j'en trace est, je le sais, bien différent de celui que tant d'autres en ont tracé. Il est à cela une raison, c'est que depuis notre première entrevue, pour ainsi dire, je l'ai connu intimement, bavardant avec lui sur toutes choses, ne l'entretenant pas d'intrigues, de combinaisons ni de potins, dont il était fatigué, mais de questions d'ordre humain, général ou social.

Un jour, il me reprocha de ne pas venir assez souvent à rheure où je le savais seul. Je m'en excusai; et il me dit avec un peu de mélancolie :

— Ça me délasse de bavarder avec vous; vous •êtes le seul homme avec qui je puisse ainsi causer.

Et personne ne savait alors que nous nous connaissions, en môme temps que tout le monde le croyait grisé par son succès et occupé de machinations pour s'emparer du pouvoir.

A la suite de la publication des extraits de ce livre dans le Matin , des adversaires , parmi lesquels M. Ranc, se sont plu à faire remarquer que, d'après le portrait que j'en traçais, le général Boulanger n'était pas un homme politique, et quelques-uns de ceux qui ont été ses partisans, m*ont reproché de l'avoir •représenté comme un homme politique inférieur.

Je ne puis dire que la vérité. Je ne puis représenter le général Boulanger comme un homme politique, ainsi du moins que Tentendent ceux dont je parle et pour lesquels l'homme pohtique n'est qu'un politicien, possédant Tart de parvenir et d'exploiter les préjugés, les passions, les besoins et les espoirs de la foule. Le général Boulanger n'était pas en effet cet homme, et je crois même qu'il ne voulait pas l'être. Il n'était certainement pas fait pour la politique des politiciens et des parlementaires, et il n'était que trop certain que s'il se laissait entraîner sur ce terrain il y serait battu.

M. Clemenceau qui le connaissait bien, ayant eu avec lui des relations très fréquentes et amicales, presque intimes, avait deviné que c'était en contraignant en quelque sorte le général Boulanger à se lancer dans ce que nos politiciens appellent la politique qu'on pourrait le perdre et lui faire perdre sa popularité. Aussi fit-il publier dans la Justice, au lendemain de la mise à la retraite du général Boulanger, un article déclarant qu'il fallait que ce dernier entrât dans l'arène politique, en manifestant l'espoir qu'il ne larderait, pas à y succomber.

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Il n'avait du politicien ni les rancunes, ni les convoitises, ni les préjugés, ni Thypocrisie. Il ne songeait ni à servir un parti ni à s'en servir et ne tenait presque aucun compte des classifications politiques parce qu'il n'y attachait aucune importance. Sa préoccupation n'était pas de parvenir, de devenir le chef d'une majorité ou d'un ministère fainéant, ou un soliveau présidentiel , mais son seul désir était d'être en situation de faire ce qu'il croyait bon et possible.

Il semblerait vraiment que pour n'être pas un homme politique on ne saurait rien être. Mais en quoi donc les hommes politiques que nous avons depuis vingt ans, sans parler de ceux qui les ont précédés, ont-ils été si utiles à la France? En quoi donc M. Ranc et M. Clemenceau qui sont, eux, des hommes politiques suivant la formule, ont-ils rendu de si éminents services au pays? Quel bienfait leur doiton? quel malheur ou quel conflit ont-ils conjuré? M. Jules Ferry était un homme politique, autrement dictatorial que ne l'aurait été le général Boulanger. Si ce dernier avait été ministre à son lieu et place, nous n'aurions pas peut-être annexé la Tunisie, mais nous aurions certainement conclu l'alliance avec l'Italie, ce qui aurait peut-être autant valu. M. de Freycinet est un autre homme politique d'une incontestable habileté comme manœuvrier parlementaire. Si le général Boulanger avait occupé son poste, quoiqu'il ne fût pas un homme politique, nous n'aurions pas été expulsés d'Egypte par les A»glais, et ceux-ci ne seraient pas plus allés au Caire que le commissaire Shnœbélé n'est allé à Leipzig.

Enfin n'est-il pas étrange que ceux qui se plaisent à dire que le général- Boulanger n'était pas un homme politique, ce qui est d'ailleurs vrai, et qui le méprisent tant parce qu'il ne l'était pas, l'aient proscrit

comme homme politique, en prétextant un péril politique auquel ils se félicitent encore d'avoir échappé, et auquel il leur a été d'autant plus facile de se soustraire qu'il était absolument imaginaire.

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