LE COMITÉ DE LA RUE DE 8ÉZE
Dans trois départements les électeurs furent de nouveau convoqués pour une élection législative. L'un était le Nord où la vacance était produite par la démission du général à la suite du rejet de sa proposition de révision; les deux autres étaient la Somme et la Charente-Inférieure. Le comité national fidèle h son procédé avait posé la candidature du général dans les trois départements.
Le procédé était déplorable, doublement périlleux et ne pouvant servir h rien. La candidature dans le Nord s'expliquait puisque ce département avait étu le général et que celui-ci pouvait associer ses élec* teurs h sa protestation. Mais poser sa candidature dans les deux autres départements, c'était poursuivre une campagne plébiscitaire irritante, propre à éloigner de plus en plus les républicains.
Il y avait bien une raison; je l'ignorais alors; c'est que les membres du Comité, leurs amis et agents employés dansles campagnes électorales y trouvaient des occasions de gratifications octroyées par M. Dillon,
entrepreneur général qui faisait largement les choses.
J'expliquai au général tous [les dangers de cette conduite, en môme temps que sa puérilité. Il m'avait écoutjé, mais cette fois sans m*interrompre -comme d'habitude. Commençant aie bien connaître, je devinai que je ne le persuaderais pas :
r- Vous avez peut-être raison, répondit-il quand j'eus achevé. S'il n'y avait pas eu TArdèche, je vous écouterais probablement. Mais j*ai eu un échec et je ne veux m'arrêter que sur un succès. Je l'aurai bien dans deux départements sur trois. Si je l'ai, nous recauserons de ce que vous venez de me dire.
Cette triple élection me donna l'occasion de voir M. Dillon. Il savait que j'avais ou avais eu des relations dans le département de la Charente-Inférieure et il m'avait fait demander des renseignements pour lesquels il désirait un complément verbal. Il me fit donner rendez-vous rue de Sèze, au siège du Comité national en promettant de donner des ordres pour que je n'attendisse pas.
J'allai donc rue de Sèze à l'heure indiquée. Le palier était encombré de personnages à cravates flamboyantes dont l'aspect pouvait faire croire qu'on était h la porte d'un tripot. La salle servant d'antichambre était pleine d'un monde plus mêlé où pourtant les belles cravates dominaient. Je n'ai jamais vu de si belles cravates que dans ce parti. Toutes les portes étaient ouvertes; deux petites tables dans les coins étaient couvertes de papiers et de journaux et deux secrétaires écrivaient ou paperassaient dans le fouillis au milieu du murmure des conciliabules. J'eus la sensation déjà éprouvée en d'autres temps et d'autres circonstances, de l'envahissement d'un ministère au lendemain de l'installation d'un gouvernement provisoire insurrectionnel.
Quel contraste avec l'hôtel de la rue Dumont-d'Ur-
LE MÉMORUL DE SAINT-BHBLADB
ville où les réceptions tout en étant a\ courtoises t-!;iient si ordonnées et si correctes.
M. Dillon ne se trouvait pas au rendez-vous ; après dfu.\ heures d'attente il n'y était pas venu; mal à l'iiisti dans ce tripot politique, j'en sortis et le lendemain je reçus un billet d'excuse fixant un nouveau n?[idez-V0U3, pour onze heures et cette fois h Neuilly. Je m'y rendis et la première chose que je vis dans l'antichambre, sur un plateau fut la carte do M, Hirvoix, l'ancien chef de la police impériale. Le maître •lu logis avait de singulières relations.
Après m'avoir fait attendre encore, M. Dillon me ri.i;ut. L'allure était colle d'un bookmaker plulût que rl'im hommedeûnance, ayant conservé quelque chose de la tenue et des manières d'officier de cavalerie ti'mpéré par une apparente rondeur commune et une amabilité de surface.
DÈS les premiers mots et sans autre raison que ct^lle qu'il se fouriiit h lui-môme, il se mit h déblatéf'or contre ia presse, ayant sur le cœur ses démêlés uvccM. Mayer, de la Lanterne. C'était, on le voit, d'un tact parfait.
Me sachant hostile h la politique suivie, il ne voulait pas discuter mes raisons, n'étant pas, disait-il, un h<.<mme politique, ne s'en occupant pas et paraissant avoir autant de dédain que de mépris pour la presse. (■ Il fallait, disait-il, laisser chacun se faire un boulanl^isme èsa façon, 'i Tout cela était dit dans une lan- SNc entortillée, attestant une roublardise vulgaire qui so croyait habile.
Comme je manifestais ma désapprobation par mon silence, il entreprit une dissertation philosophique sur ]<■ fatalisme dans laquelle il se noya si bien qu'il dut s'interrompre lui-môme pour en venir à l'objet de la visite, c'est-à-dire aux renseignements sur la Charente-Inférieure.
LE MEMORIAL DE S AlNT-BRE L ADE 83
Je les donnai en ajoutant que si Ton voulait que le général eût des chances auprès du paysan charentais très démocrate, très réfléchi, aimant la simplicité et la bonne tenue, il fallait qu'il y allât seul, sans son entourage de politiciens et de vociférateurs. Le conseil fut d'ailleurs suivi; et l'orgie électorale fut réservée pour la Somme.
En quittant l'hôtel de Neuilly, j'étais très irrité. Si je n'avais pas connu îe général Boulanger comme je le connaissais, il aurait suffi de cette entrevue non seulement pour me faire abandonner ce qu'on appelait le boulangisme^ mais même pour mêle faire combattre, tantle langage que je venais d'entendre justifiait les appréhensions des républicains. Aussi comme je comprends les républicains de bonne foi qui, confondant les personnes, ont, après lui avoir donné leurs sympathies^ repoussé le boulangisme qui leur apparaissait comme une aventure suspecte, en entendant et en voyant ceux qui le représentaient.
Je ne pus faire d'observation à ce sujet au général qui partit aussitôt, la période électorale étant ouverte. Il fut élu, on le sait, dans les trois départements à une très grande majorité. Dans la Somme il eut 69,275 voix; 44,634 dans la Charente et 82,900 dans le Nord où, comme je l'avais prévu, la majorité écrasante qu'il avait obtenue la première fois était réduite de moitié, tout en restant encore considérable.
Après cette triple élection il alla se reposer de ses fatigues dans un voyage en Espagne et au Maroc, voyage qu'il m'a raconté depuis et qui fut effeetué si secrètement que, quoique à ce moment toute la presse d'Europe s'occupât de lui, on ne sut ce qu'il était devenu.