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QUERELLES AU SÉRAIL

A son retour, nous reprîmes nos conversations, qui devinrent moins fréquentes, parce qu'avec le succès, les visiteurs et solliciteurs étaient revenus en foule à la rue Dumont-d'Urville, en môme temps que les invitations de ceux qui, le plus souvent en paraissant lui faire honneur et lui témoigner leur sympathie, ne songeaient qu'à tirer vanité près de leur monde de leurs relations avec Fidole du jour, ou à se donner un titre à sa reconnaissance future.

Dans mes notes, presque quotidiennes, que je lui adressais, et dans nos entretiens, je revins sur les dangers de la politique électorale, et enfin j'en obtins un jour cette promesse :

— Maintenant, mon ami, je serai sage; j'ai un succès, je m'y tiens; je ne laisserai plus poser ma candidature, si ce n'est pourtant h Paris parce qu'on m'a défié, et parce que j'ai promis. Mais, ajouta-t-il aussitôt, il n'estpas probable que l'occasion s'en présentera.

C'était toujours cela de gagné, sachant que lorsqu'on avait ime promesse aussi formelle, on pouvait y croire.

Sur ces entrefaites, des dissentiments avaient éclaté dans le Comité national. Les relations trop visibles de M. Dillon avec M. Arthur Meyer et les orléanistes, avaient ému quelques-uns des membres de ce Comité. Je les signalais dans la Cocarde, dans un article intitulé Querelles au Sérail, où, tout en qualifiant durement l'influence de M. Dillon, je faisais remarquer que les membres dissidents^ au lieu de se livrer à de stériles discussions dans le Comité,, feraient mieux

d'affirmer publiquement une politique nettement républicaine.

Il y avait des raisons pour que ces membres s'en tinssent à ces discussions intérieures, et, dans une note fournie au même journal, M. Thiébaut, Tun de leurs collègues, les caractérisait par ce mot cruel : « M. Dillon a sur eux Tinfluence d'un caissier. »

Le général me fit appeler aussitôt. Quand je me rendis près de lui^ j'arrivais en môme temps que M. Laisant, qui, je le crois, ne me reconnut pas, et que je laissai passer.

Lorsque je fus seul avec le général :

— Voilà, me dit-il, Laisant qui sort d'ici; ils sont tous venus, tout en émoi, fulminer contre vous, en disant que vous faisiez les affaires de nos ennemis. Tâchez donc d'arranger cela.

L'occasion se présentait de dire ce que j'avais sur le cœur. Je le fis, et exposai tout ce qu'il y avait de louche et de maladroit dans la conduite du Comité, ne pouvant à ce moment indiquer à quels intérêts vulgaires il obéissait, ne l'ayant su que depuis, et en partie par le général lui-même, enfin éclairé.

A mes reproches, il répondait avec une sincérité naïve par ces paroles qu'il m*a répétées bien souvent en*des occasions semblables :

— Mais pourtant, ce sont des républicains !

En effet, presque tous à ce moment avaient été élus comme républicains. Plusieurs avaient été même, pendant plus ou moins longtemps, des sous-chefs du raditjalisme, des amis de M. Clemenceau, qu'ils n'avaient quitté que parce que le généra^'eur paraissait avoir plus de chances. Puisque tant 'électeurs s'y étaient trompés^ comment voulait-on qu le général ne s'y trompât pas?

Les intrigues réactionnaires de M. Dillon leur étaient plus ou moins connues dès ce moment. Leur

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devoir était d'en informer le général, et de le mettre en demeure d'avoir à choisir entre son amitié pour l'ancien camarade dans lequel il avait tant de confiance, et eux, républicains ou passant pour tels.

Non seulement ils ne l'ont pas fait; mais, quand l'occasion leur était offerte par la révélation publique de leurs dissentiments, ils furent les premiers à aller protester de leur entente avec celui qui était le caissier de leur entreprise.

Par quels fonds ce caissier alimentait-il sa caisse, à laquelle ils s'adressaient? C'est là ce qu'ils auraient dû se demander et vouloir connaître, pour la tranquillité de leur conscience. C'est là ce qu'ils ne voulaient pas savoir. D m'est passé sous les yeux vers ce moment un billet adressé à un journaliste de province, à qui on avait fait des promesses de subvention, billet dans lequel M. Naquet disait : « La caisse est en ce moment vide, à en croire M. Dillon, qui est pour nous en cette matière la Loi et les Prophètes. »

J'aurai à revenir sur ce sujet, mais dès maintenant, et à propos de ce billet^ je dois dire que le général, occupé par ses réceptions de la rue Dumont-d'Urville, ignorait toute la cuisine et tous les tripotages du Comité.

Ceux qui s'adressaient h lui étaient des hommes h idées, à convictions, de toutes les classes, et des solliciteurs qui venaient demander à l'ancien ministre son appui ou son concours, le plus souvent pour des choses d'ordre militaire. Les candidats, les journalistes en quête de subvention, les agents électoraux ou politiques sans emploi s'adressaient à quelque membre du Comité qui, presque jamais — sinon jamais — n'en parlait au général.

Dans les papiers qui me sont restés de cette époque les lettres adressées au général directement, quoique souvent interceptées, sont des missives, de braves ci-

toyens, donnant des conseils, ou protestant contrôles candidatures imposées. Les réclanaations d'argent d'inoprimeurs, de marchands divers, sont adressées k un membre du Comité et le plus grand nombre à M. Naquet, qui se chargeait volontiers de ce genre de correspondance.

Le général Boulanger, qui recevait des libéralités d'amis connus ou inconnus pour les frais de sa politique, et qui en accordait aux sollicitations des qué- .mandeurs, ignorait une bonne partie des dépenses et conséquemmént n'avait pas à s'inquiéter trop de l'origine des fonds avec lesquels il y était pourvu^ puisqu'il croyait aux sacriflces de M. Dillon.

Ce n'est pas sans raison que celui-ci en louant pour le général l'hôtel de la rue Dumont-d'Urville, l'avait confiné dans ce coin désert de Paris, où, tout le jour, il était occupé, je l'ai dit, par des réceptions, tandis que le siège du Comité d'abord établi rue deSèze, était transporté ensuite dans l'hôtel de M. Dillon, à Neuilly.

l'organe officiel

Par prévoyante méfiance, .j'avais, au début de nos relations, vivement conseillé au général d'organiser chez lui un secrétariat et d'y concentrer toute la correspondance et toutes les'communications, pour qu'il fût au courant de ce qui se passait dans le parti naissant, et que rien ne se pût faire sans qu'il le sût.

Il avait reconnu l'utilité de cette pratique, mais à raison de l'énormitédes relations à entretenir, il aurait fallu que le secrétariat fût un véritable bureau d'administration et il aurait eu du travail. Or ses ressources personnelles ne pouvaient suffire à l'entretien de cet organisme et il lui avait fallu en laisser rem-

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plir l'ofBce par le Comité, qui coûtait beaucoup plus cher, mais c'était M. Dillon qui, pour en disposer, lu payait.

Jaloux et irrité du succès de la Cocarde, qui malgré des erreurs, des écarts et les notes insolentes ou jdalâtriques de Mermeix, suivait une politique populiiire et démocratique, le Comité avait voulu avoir un organe qui fût le moniteur officiel du boulangisme.

Cet organe était la Presse, vieux journal, sans tir.ige, ressuscité — si peu, il est vrai — par M. Lapuerre.

Les membres du Comité en étaient rédacteurs de droit en quelque sorte, et, à ce titre, appointés, ce qui paraissait tout à fait légitime. Le général Bou- !;inger, il n'est pas besoin de le dire, ne se mêlait en riei ni de la direction ni de la rédaction, ni de i'admiiiistralion de la Presse, pas plus que de celles de . lîL Cocarde, en ignorant les arrangements, et n'en connaissant que les sommes qu'il rcmoltait au directeur, M. Laguerre, Mais la plus grande partie des fi.inds de cette entreprise était fournie par M. Dillon cm par ses associés, si bien que les appointements des rédacteurs n'étaient qu'une manière de puiser à, la caisse, à laquelle il y avait déjà tant de prétextes de

C'était une des faiblesses et aussi une des qualités (lu général, de vouloir loujours tout arranger.

11 auraitmarié la Républiquede Venise et le Grand Turc. Cet homme impassiblement téméraire était le plus temporisateur qu'on pût trouver, recherchant L'jujoursla solution moyenne qui pouvait tout arranger et concilier. Réconcilier les partis, les Français, était le

but qu*il s'était sincèrement et généreusement proposé. Il croyait que la chose était possible, parce qu'il avait le secret de réconcilier les gens et de faire se serrer des mains qui jusque-là s'étaient menacées.

On m'a raconté même à ce propos une anecdote bien amusante.

Deux conseillers de province, jouissant chacun d'une influence personnelle, mais rivaux acharnés, avaient embrassé le boulangisme. Mais en prêtant son appui à l'un, on était sûr de perdre l'autre. — et il faut dire que l'un d'eux était borgne. Dans la difficulté de faire un choix on en parla au général.

— Il faut les réconcilier, dit-il.

On lui fit remarquer que la réconciliation était impossible, qu'il y avait entre les deux hommes les griefs les plus graves, accumulés.

— Bah! Qu'a-t-ilpu faire? demanda- t-il, en parlant de l'un ; il ne lui a pas crevé rœil.

— Mais justement! c'est lui qui l'a éborgné.

— Diable! Et après un moment de réflexion :

Amenez-les moi, j'arrangerai ça.

On lui amena les deux personnes et il parvint à les décider à se serrer la main.

Les politiqueurs de son entourage connaissaient si bien cette répugnance, attestée par sa correspondance, qu'il éprouvait à pousser les choses à l'extrême qu'ils l'exploitaient en tenant un langage ou une conduite qu'ils savaient être contraire à ses opinions ou à ses intentions, comptant qu'ils ne seraient pas publiquement désavoués.

Il est inutile de dire que, malgré sa demande, je n'arrangeai rien du tout, et que nous restâmes aussi bons amis.

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