LES BANQUETS
Eq blâmant la politique électorale et plébiscitaire, j'avais été amené à opposer aux souvenirs du 2 décembre, sans cesse invoqués par les Mermeix et consorts, ceux des banquets de 1847 dans lesquels s'était faite l'agitation triomphante au 24 février, en faveur du suffrage universel.
Je croyais n'avoir pas été écouté, lorsqu'un beau jour le général me dit :
— Reparlez-moi des banquets.
Les élections ne servent qu'un homme ou des indi vidus ; elles divisent en coteries des citoyens qui pourraient s'entendre ; elles contraignent à des intrigues, manœuvres ou alliances compromettantes.
Les banquets servent une idée : ils sorti une communion et non une lutte ; ils rapprochent au lieu de diviser ; on y vient le visage découvert; au lieu de favoriser les intérêts ou l'influence de quelques personnages, ils permettent aux braves gens, aux simples citoyens de manifester librement leur opinion. Enfin tandis que les élections sont coûteuses, les banquets ne coûtent rien que le prix du repas pour chacun des convives. C'est la manifestation vraiment démocratique.
Telle fut en gros ma démonstration. Le général avait écouté attentivement, sans observation. Quand j'eus achevé, on parla d'autre chose, et je ne savais ce qu'il pensait.
Quelques jours à peine après, c'est lui qui aborda le sujet.
— Jusqu'à présent, dit-il^ on m'avait sollicité pour présider des banquets ; j'avais toujours refusé. Mais
LE MÉMORIAL DE SAINT-BRELADE Qi
je me suis décidé. Vous comprenez que je ne puis aller à un banquet dans chacun des arrondissements de Paris. J'ai dit à des citoyens du vii° qui m'en avaient parlé, de s'entendre et de s'arranger pour qu'il n'y eût qu'un banquet de la Révision pour tous les arrondissements, et que j'irai.
Tel était l'homme. Il écoutait, réfléchissait, et^se décidait, sans discussion, discutant d'autant moins que la résolution à prendre lui paraissait plus sérieuse.
C'est à ce moment que, prévoyant les difficultés qui allaient survenir et voulant l'arracher à la camarilla qui l'entourait, ou tout au moins dégager sa respon* sabiiité de leurs actes, je lui dis :
— Un an au moins nous sépare encore des élections législatives que Je pays attendra avec plus ou moins de patience. Pendant ce temps, que pouvez- vous faire? Rien, sinon des fautes. Jouer au député ; c'est indigne de vous. Entretenir ou exciter l'agitation; elle n'est déjà que trop grande et trop excitée. C'est bien dangereux. La corde est tendue au point de ne plus pouvoirl'ôtre; elle ne peut plus quecasser; et j'ai grand'peur qu'elle ne casse. C'est ce qu'il faut éviter. Je ne vois qu'une chose a faire; partir, et laisser les gouvernementaires et les parlementaires [aux prises avec les difficultés d'une situation qu'ils ont créée.
» Seulement vous ne pouvez partir pour rien, pour le plaisir, c'est entendu. Toute l'Europe a les yeux sur vous; je vous dirais bien: allez en Russie; on ne vous y accepterait peut-être pas. Mais vous pouvez aller en Italie, qui fut le théâtre de vos premières armes. Vous pouvez être à votre manière pour la France en Italie ce que Garibaldi a été pour l'Italie à Tégard de la France.
» Dans la situation où vous vous trouvez, vous ne manquerez pas d'intére.f»er la curiosité italienne ; si
VOUS le voulez, vous séduirez le peuple, et^ comme il sera certainement heureux que vous lui donniez un généreux prétexte de ne plus faire de sacrifice et de ne pas se battre, vous pouvez enlever l'Italie à l'alliance allemande. Qu'importe que le roi Humbert reste l'allié de TAllemagne si le peuple italien est l'allié du peuple français ?
» La môme tâche est à accomplir, plus facile, non moins utile, en Belgique. Il y a de quoi occuper votre année. Pendant que vous serez là^ on ne pourra rien contre vous, et le peuple ne vous en voudra pas de votre absence, parce que vous servirez la patrie mieux que vous ne le pourriez faire à la Chambre oa dans des conciliabules ou manifestations. »
Le général fit des observations, non de principe, mais d'ordre pratique et d'opportunité.
Je répondis que je ne lui demandais pas de partir immédiatement, mais de s'y décider, et qu'il serait bon même, autant pour le succès de ce qu'il avait à faire au dehors que pour sa popularité, qu'il ne fît pas le voyage d'une traite, mais qu'il en marquât les étapes par des banquets, dans lesquels il pourrait connaître les vrais sentiments, les vraies aspirations de la démocratie française, et en recevoir la consécration comme son représentant près du peuple italien et du peuple belge.
— Je vais penser à cela, dit le général.
Cette parole était de bon augure. Il n'y avait plus qu'à attendre qu'il eût mûrement réfléchi, et, dans son for intérieur, tracé son plan de conduite et avisé aux moyens pratiques.
Malheureusement, M. Thiébaudlui donna le même conseil, mais sans assigner un but à son départ et à son voyage. Le général en parla-t-il à M. Dillon et en fut-il détourné par lui, comme il le fut de la propagande des banquets? C'est ce que j'ignore, n'ayant
pas eu occasion depuis de l'interroger à ce sujet, même quand le projet de voyage en Italie fut repris^ comme on le verra plus tard et comme l'indique la correspondance.