LE BANQUET DE NEVERS
La popularité du général Boulanger un moment faiblissante venait de reprendre un nouvel essor. Des populations jusque-là demeurées hostiles à la République devenaient républicaines avec lui. Les bonapartistes qualifiés démocrates, pour les distinguer des impérialistes réactionnaires passés àTorléanisme, avaient, malgré tant de griefs, de rancunes «t d'injures antérieures, accepté pour lui la République avec une loyauté qui ne s'est pas démentie et dont bien peu de partis ont donné l'exemple. Partout où cet homme allait il soulevait l'enthousiasme ; il opérait des conversions. On peut dire à cet égard qu'il faisait des miracles. Et il en est un que la majorité du pays attendait de lui, supposant qu'il en était capable : c'était d'opérer pacifiquement une révolution véritable dans laquelle la lutte sanglante serait remplacée par les ovations, les coups de fusil par les bouquets de fleurs et qui ouvrirait à la France une vie nouvelle de réformes sociales.
Effrayés par ce courant qui paraissait irrésistible
et qui semblait devoir les emporter, les politiciens parlementaires, menacés dans leur situation électorale, imaginèrent, pour organiser la résistance, de fonder, sur l'initiative de M. Clemenceau, avec le concours de M. Ranc, représentant l'opportunisme et de M. Joffrin représentant la secte possibiliste, un comité dit des Droits de C homme qui s'appela le club de la rue Cadet, du lieu où 'se tenaient ses réunions.
Ce comité avait, en se constituant, lancé un ridicule appel au peuple français, provoquant à la guerre civile pour combattre les tentatives d'une dictature, alors que celui qu'on représentait comme l'aspirant dictateur, mis hors de Tarmée, n'ayant aucun pouvoir, ne pouvait rien de plus que n'importe quel député. Cet appel au peuple conçu en termes insurrectionnels, — chose bizarre ! — par les défenseurs du régime et du pouvoir, était grotesque dans les circonstances, mais il indiquait que les passions déchaînées allaient pousser les choses à l'extrême. Et s'il n'y a pas de passion plus ridicule, il n'y en a pas aussi de plus féroce que la peur.
Pour provoquer un événement, le comité de la rue Cadet eut l'idée d'entreprendre une manifestation publique contre le boulangisme, tandis que M. Madier de Montjeau l'un des questeurs de la Chambre, faisait mettre en défense le Palais-Bourbon en hérissant ses murs d'artichauts de fer en prévision d'une invasion populaire. La manifestation prit prétexte d'un hommage solennel à la mémoire du député Bau« din tué, on le sait, le 2 Décembre. L'anniversaire de cette date tombait justement cette année-là un dimanche.
Quelques jours avant, le général m'annonça qu'il était invité pour ce dimanche môme à un banquet de patriotes et de républicains à Ne vers.
— Mais c'est le 2 Décembre l m'écriai-je, et la
Nièvre est Tun des départements qui ont montré le plus de courage dans la résistance et qui a le plus souffert de la proscription.
— Je le sais, et c'est tant mieux, répliqua le général ; ce n'est pas moi qui ai choisi la date. Ce sont ces braves gens. Cela ne me gêne pas; au contraire. Je ne suis pas fâché de dire ce que je pense ce jour-là devant d'anciens proscrits ou devant leurs fils.
J'exprimai la crainte que quelques-uns des membres du Comité ne fussent pas dans la note si délicate à observer en un pareil jour.
— Soyez tranquille, répondît-il; je m'arrangerai pour que personne ne parle en dehors de ce brave Turigny, député du département, et des citoyens du crû.
Il me fit connaître alors ce qu'il comptait dire. Et, comme il en était venu à parler des paysans, il s'interrompit pour reprendre avec un ton de sollicitude presque tendre :
— « Ces pauvres paysans voyez-vous, ce sont eux qui sont le pays, qiii sont Tarméc, qui ont toutes les charges,. et Ton ne fait rien pour eux. »
Rien ne peut rendre Taccent de conviction, presque d'amitié fraternelle, vraiment émouvante avec lequel il exprimait cette opinion.
Je n'ai connu que deux hommes pour aimer à ce point le paysan. C'est Michelet et lui. Aussi presque toujours quand il attestait de sa sollicitude pour les soldats, il ajoutait : « Ce sont des fils de paysans. »
La veille de son départ je le vis, et il me dit :
— Je compte sur vous pour me raconter ce qui se sera passé ici; je vous dirai ce qui se sera passé à Nevers.
A son retour, il me le raconta en effet. Au banquet se trouvaient d'anciens proscrits de l'Empire, dont l'un avait pris la parole ; ils étaient venus lui
serrer la main avec effusion et il le leur avait bien rendu. Je me doutais comment !
— Quand môme je n'aurais pas d'autres raisons, me dit-il^ après la poignée de main de ces braves geos, je ne ferais jamais un coup d^Etat.
A mon tour je lui racontais ce qu'avait été la manilestation qu'on avait voulu faire pompeuse et qui avait été assez ridicule, alors que la mémoire de Baudin valait mieux. J'expliquai comment j'avais fait pour compter le nombre des manifestants que je calculais de 15 à 18,000, alors que les journaux gouvernementaux avaient donné des chiffres exagérés.
Le militaire reparut : — Tous ces blagueurs qui parlent do cent mille hommes, dit-il, ne se doutent pas de la place qu'un pareil nombre occupe.
Et suivant une idée que sa propre observation avait évoquée, il ajouta : — On se doute encore moins de ce qu'il faut pour nourrir tout ça.
Comme on le voit les préoccupations du chef d'armée ou du ministre de la guerre ne le quittaient pas. Ayant pu constater cette étonnante faculté de penser à autre chose, tandis qu'il paraissait écouter un interlocuteur, ou tandis que, soit amphitryon, soit convive, il charmait les assistants par son amabilité, j'ai la conviction que lorsque dans les séances du Comité oîi il restait silencieux, on croyait qu'il ne pensait à rien, il organisait en imagination des forces, faisait mouvoir des troupes, calculait les chances de l'ennemi et opérait sa trouée victorieuse.
L'effet du banquet de Nevers fut que des républicains dont les méfiances s'étaient éveillées rendirent leurs sympathies au général et que beaucoup de socialistes qui jusque-là s'étaient réservés prirent son|parti.
Mais le discours de Nevers produisit un effet tout contraire dans le comité qui n'avait pas été consulté.
Quelques jours avant il y avait eu, en l'honneur du
général, un dîner chez M. Lalou, directeur de la France^ qui pour cette circonstance avait fait faire un service de table décoré d'oeillets rouges dont il a dû être bien embarrassé depuis, où les convives, membres du comité avaient vainement tenté de savoir ce que serait ce discours. Aux questions qui lui avaient été faites à c^ sujet le général n'avait pas répondu. Les orléanistes et conservateurs avec lesquels quelques membres de ce comité tels que M. Laguerre, étaient en relation, étaient mécontents d'un langage qui ruinait leurs espérances et leurs projets; aussi la presse inféodée au comité fut celle qui fit au discours de Ncvers Taccueil le plus froid, se gardant bien de le commenter et s'efforçant de le faire oublier.
l'élection du 27 janvier
La campagne de banquets n'était pour plaire qu'à demi à M. Dillon et pas du tout aux membres du comité, puisqu'elle n'occasionnait aucune sérieuse dépense et ne nécessitait aucun concours que celui de la démocratie, et puisque, en outre, le général entrait en cette occasion en communication directe, sans intermédiaire avec les citoyens. Mais ils n'auraient osé s'y montrer ouvertement hostiles, sachant qu'il aurait suffi qu'ils manifestassent leur hostilité pour que le général s'y entêtât.
Malheureusement une vacance se produisit à quelques semaines de là dans la députation de la Seine.
La presse gouvernementale prétendait que les succès électoraux du général avaient eu lieu dans des départements réactionnaires, mais qu'il n'oserait pas se présenter à Paris, la ville républicaine, et que, s'il l'osait, il serait battu.
100 LE MEMORIAL DE SAIKT-BREL AOK
Celait uD déQ et ce diable d'homme ne les supportait guère. Le défier était mémo le moyen le p]us sûr de l'amener à faire une sottise.
A la suite du dé0, il avait promis de se présenter à Piiris, et je n'ai jamais vu qu'il ait manqué à une promesse. J'eus beau Faire tous mes efTorls pour le disstiadap, lui démontrer les conséquences funestes que pouvait avoir cette candidature & Paris, qu'elle fût un échec ou un succès. Tout fut inutile. Il avait promis.
Un sait quel fut le résultat qu'il avait d'ailleurs annoncé h dix mille voix près, presque au début de la période [électorals. Il y avait eu une orgie d'affiches comme on n'en vit jamais et comme ou n'en verra sans doute plus. La polémique, ordinairement si violente des feuilles boulangistes était devenue modérée oncoaipiiraison du ton de la presse gouvernementale reprenant les traditions du Père Duchône. Les prodigalités fantasques du comité national ou plutôt de son commiinditaire avaient entraîné celle des fonds secrets accrus, assure-t-on, des libéralités de M. do Rothschild et delà Compagnie de Panama, qui avaient cru devoir se rendre le gouvernement favorable en apportant une forte obole à la souscription alors ouverte par le Comité de la rue Cadet, pour les frais de la candidature oflicieEe de M. Jacques.
Pour avoir la majorité, il n'était pourtant pas beaoÎQ do ces dépenses tapageuses.
Il m'a été donné de connaître l'état de celles faites dans !a circonscription de Glignancourt qui donna au général la plus grosse majorité. Ces dépenses s'élevaient à onze ou douze cents francs. Si on y ajoute les professions de foi et affiches fournies, le total pourrait s'élever à 2,000 francs. La personne qui était chargée de ce service, ancien employé de l'adminis- "■-tration très ordonné et économe, fort honnête homme,
LE MEMORIAL DE S^AINT-BRELADE iOi
dévoué au général, s'attendait à des compliments pour les résultats obtenus avec si peu de frais. 1] fut au contraire rabroué de la belle manière par les agents de M. Dillon auxquels il rendait ses comptes. Us n'étaient pas assez fantastiques.
Le soir du 27 janvier, on peut dire sans trop exagérer l'image, que tout Paris était dehors. On apprit que le général avait 244,700 voix l'emportant de 81,550 voix sur son concurrent. C'était plus qu'une victoire : c'était un triomphe. Tous les politiciens, raslaquouères et courtisans, , toutes les belles cravates du ^boulangisme étaient au café Durand, près de la Madeleine, où le Comité national et la Ligue des patriotes avaient établi la permanence de leur état-major.
Tous exultaient, cette fois ils tenaient le pouvoir. Le général vint en habit noir, impassible, à la jfois aimable et grave comme à l'ordinaire. M. Déroulède et quelques autres, enflammés d'ardeur par le succès voulaient que le général marchât sur l'Elysée, tout prêts à monter à l'assaut. Le général resta muet, ou tout au moins tranquille, évitant de répondre. Et parmi ceux qui voulaient tant qu'on marchât et qui, depuis ont si amèrement reproché au général de n'avoir pas marché, aucun ne prit ou ne tenta de prendre l'initiative pour voir s'il serait suivi.
Il faut reconnaître que si la tentative avait été faite elle aurait réussi. Ni la police ni l'armée n'auraient résisté, — au contraire. La garde de l'Elysée serait allée au devant du général. Il le savait. Il pouvait prendre le pouvoir sans qu'il fallût grande audace. Mais il n'a pas voulu.
Le lendemain, quand je vis le général, il m'aborda en riant.
— Eh bien ! Thomme aux idées noires, ôtes-vous convaincu ?
i02 LE MÉMORIAL DE SÂINT-BRELÂDE
— Je suis convaincu que vous avez un triomphe électoral ; mais je ne le suis pas qu'il serve à grand'chose.
• 11 pensa sans doute que j'étais encore plus entêté que lui, et Ton parla de la situation.
Le camp du club de la rue Cadet était atterré. Rien des députés hésitants jusque-là sur Tattitude qu'ils devaient prendre, sentant qu'après l'élection de Paris^ couronnant les succès électoraux de province, le général pouvait être le grand Electeur des élections prochaines, comme l'avait été Gambetta après le 16 mai, attestaient de leurs bons sentiments soit à leurs collègues du Comité, soit à des amis en situation de répéter leurs propos au général. Près d'une centaine étaient dans ce cas. Nous en parlâmes. Le général dit à ce propos : « Je sais que je pourrais, avoir des députés; mais j'ai déjà assez de parlementaires. »