UN MALENTENDU
A partir de ce moment, quoique nos relations restassent cordiales et dans une certaine mesure suivies, elles éprouvèrent comme un relâchement, dont je dois indiquer la cause, si intime qu'elle soit.
Dans les derniers jours du mois de décembre, le général qui connaissait mon existence que je n*ai jamais eu à cacher, me dit un soir :
— Vous savez, Denis, ne vous gênez pas, je ne peux pas et je ne pourrai peut-être pas toujours vous offrir ; je le puis en ce moment.
Je le remerciai avec un sourire, involontairement peut-être trop fier.
Il me prit la main en me disant :
— - C'est Toffre d'un ami à un ami.
Je remerciai encore avec le même sourire. Deux ou trois jours après, quand nous nous revîmes, il y revint en disant :
— Je ne vous répéterai pas tous les .jours la même chose, ce serait bête ; si vous vous gêniez, ce le serait aussi : je n'en parlerai plus ; je m'en tiens à ce que je vous ai dit.
L'incident était resté si net dans sa mémoire, qu'après deux ans, dans une lettre, il me répétait presque textuellement, en les guillemetant, les mêmes expressions.
Ost après plusieurs mois que j'appris par M. Saint-Martin que le général avait été froissé de ce refus à une offre faite avec tant de cordialité.
— Vous pouviez d'autant plus accepter, me dit M, Saint-Martin, que le général venait de recevoir vingt-cinq mille francs.
Ces vingt-cinq mille francs étaient ceux dont il a été fait mention dans une interwiev et sur lesquels le général revient dans sa correspondance, et qui lui étaient envoyés par des admirateurs fortunés.
Quand plus tard, il m'a parlé de la confraternité militaire, avec ses camarades^ les jeunes officierb de la campagne d'Italie, ressemblant fort à du communisme, j'ai compris le froissement ou le regret que j'avais dû bien involontairement causer à cet ami, qui, en devenant général, avait conservé des générosités naïves du sous-lieutenant.
Et c'est là l'homme qu'on a accusé de calculs intéressés, sur la foi des dénonciations mensongères d'un reporter, que l'exagération de sa courtisanerie avait fait nommer « l'enfant de chœur» par shs consorts, qui ne voyait dans le boulangisme qu'une aventure de tripot, et qui, comptant avoir sa part, avait pris des avances en implorant la bonté de celui qu'il devait, non pas seulement renier, mais calomnier.