‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 35 sur 139 · PAS DE GUERRE CIVILE · texte numérisé non relu

PAS DE GUERRE CIVILE

Je voyais moins fréquemment et moins longtemps le général à ce moment, parce qu'il était très pris^ très entouré et sollicité. Je le trouvais parfois fatigué,

si robuste qu*il fût, par les innombrables audiences qui avaient occupé sa journée. Avec son extraordinaire mémoire, il se souvenait de tout ce qu*on lui avait dit, de ce qu'il avait promis, sans prendre aucune note, ne gardant pour tout renseignement que le nom du visiteur. Et, ce qui n'est pas moins étonnant, c'est que les promesses qu'il faisait, il trouvait moyen de les tenir.

Peu de temps après le 27 janvier, il me dit que parmi les visites qu'il avait reçues dans la journée, il en était une qui l'avait particulièrement touché.

— C'était un vieil insurgé de juin; il venait avec une délégation de Belle ville. Il m'a dit certaines choses que vous m'avez déjà dites : « Vous, je vous aurais, il y a quelques jours^ bien volontiers mis un couteau dans le ventre, ce qu'on aurait dû faire à Napoléon avant le 2 décembre, m'a t-il dit. Mais je crois maintenant que vous êtes républicain, et que vous voulez faire quelque chose pour le peuple. Donnez-moi votre parole que vous no voulez pas la dictature. » Je n'ai pas besoin de vous dire si je la lui ai donnée.

A ce propos, je lui dis qu'il ne suffisait pas qu'il donnât sa parole à quelques braves citoyens, mais qu'il fallait que le gros public le crût; et que ce n'était pas le moyen de le faire croire que de l'appeler le « chef», comme le faisaient ses amis^ et de tant crier à tout propos et hors de propos : Vive Boulanger I

— Vous ne voulez pas la guerre civile, ajoutai -je; elle vous fait horreur; prenez garde de l'avoir, et vous seriez perdu, si, au cri de : Vive Boulanger! des Ligueurs et de leurs amis^ les citoyens opposaient le cri de : Vive la République !

— Oui, il y a là un danger, je le sens bien, reprit le général; et je ne veux pas qu'on oppose un cri à un autre. Je veux que mes amis crient : Vive la République !

LE MÉMORIAL DE SÀINT-BRELADE Hi

Je lui fis des observations sur Tattitude singulière de membres du Comité, qui votaient vraiment trop avec la Droite.

— Us rie peuvent pourtant voter avec le gouvernement, répondit-il ; et toujours avec la môme sincère candeur, il en revenait à son refrain : Ce sont des républicains.

A propos des « marches parallèles » et autres combinaisons stratégiques du môme genre dont j'essayais de lui faire comprendre le danger, il me dit :

— Tout le monde se pend aux basques de mon habit, mais, soyez tranquille, je resterai ce que je

-suis. Personne ne pourra m'entraîner.

Ayant ajouté qu'il ne donnerait jamais son approbation qu'à des hommes affirmant publiquement la République, il me raconta que M. Auffray était venu lui demander son appui.

— Quelle est votre profession de foi? 11 me la donna, poursuivit le général; elle était réactionnaire. « Mais, lui dis-je, il n'y a pas môme le mot de Repu- # blique là-dedans. Il faut refaire ça. » Je le conduisis dans le salon en bas, et lui Qs donner ce qu'il faut pour écrire. L'animal me revint avec une profession de foi plus réactionnaire encore, et Je lui déclarai qu'il n'aurait j amais mon appui.

On sait que le même M. Auffray eut le concours ^ de M. Laguerre et de la Presse, organe officiel du Comité. Voilà comment le général Boulanger était le chef du parti boulangiste !

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