‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 37 sur 139 · CANDIDATURE DELAHAYE · texte numérisé non relu

CANDIDATURE DELAHAYE

A Tours, le candidat clérical, rallié au boulangisme,

était M. Delahaye. C'est avec lui que s'entendit M. Naquet.

Ce dernier, sous le prétexte qu'il connaissait les difficultés résultant de la division intestine, et conséquemment le langage habile qu*il fallait tenir, se chargea de rédiger le discours devant être lu au banquet, et auquel il voulait donner Timpor^ance d'un programme.

Le général était étranger aux hypocrisies, perfidies, équivoques, sophismes, et euphémismes du langage politique et parlementaire. La seule habileté que M. Naquet avait mise dans son projet de discours-programme, était Téquivoque qui devait tromper le général, en parlant de la réconciliation des Français, de Tassociation de tous à l'œuvre patriotique, et du respect de la liberté de conscience.

Peu familiarisé avec ce genre de littérature qui n'a rien de commun avec la netteté brève des ordres du jour militaires, le général, à la lecture, n'avait vu que les sentiments exprimés, qui étaient les siens, sans deviner les sous-entendus bien autrement importants, en môme temps qu'il n'avait pas fait attention à certaines formules vagues et générales dont la signification présente lui échappait. Il donna donc son adhésion à ce projet de discours qui dans le mot à mot n'est qu'un morceau littéraire de banalités entortillées, dont la pensée, non exprimée, ne se dégage que de l'ensemble.

Cette fois, pour donner plus de solennité aux déclarations préparées par M. Naquet, tous les membres influents du Comité devaient se rendre à Tours. Le gouvernement avait cru devoir se livrer à un déploiement bien inutile de forces, et avait envoyé là sa police mobile. Je passe sur les épisodes et n'en retiens qu'un, que m'a raconté le général.

En entrant en ville, les voitures qui amenaient le

général et les membres du Comité furent cernées par la gendarmerie et la police, et séparées de leur suite. En se retournant, le général, qui avait à côté de lui M. Naquet, ne Taperçut plus. 11 avait disparu. Qu'était-il devenu? « Je croyais, disait le général, quil était tombé dans le canal. »

On le retrouva dans la salle du banquet.

La foule, irritée par les mesures prises, fit aux arrivants Taccueil le plus chaleureux, et pendant près de deux heures, le général vit défiler devant lui presque tous les habitants de la ville, qui venaient avec une curiosité sympathique lui serrer la main.

Le soir, le banquet eut lieu et le discours fut prononcé. 11 souleva des murmures de la part des républicains et socialistes, sans qu'on y prît garde. Le lendemain, la plus grande publicité lui était donnée par les soins du Comité. Les réactionnaires applaudirent. Un grand nombre de républicains, jusque-là sympathiques, se retournèrent contre le boulangisme.

Un maire d'une commune du Midi, entre autres, me disait : « Tout le monde chez nous était boulangiste ; après le discours de Tours, il n'y en avait plus un. »

L'Intransigeant ne protesta pas. Le pacte pouvait être considéré comme conclu.

TARDIF « MEA GULPA »

J'ai eu à reparler depuis avec le général Boulanger du discours de Tours, que de prétendus amis ou partisans, comme M. Ghiché, par exemple, invoquaient contre lui-même; et tout ce que j'en ai dit plus haut résulte de nos conversations à ce sujet.

— Je me suis aperçu plus tard, me disait-il, que

^ Qlétait une faute^ Mais, je vous avoue qu'au moment même, je ne l'avais pas vu, et que je n*avais pas immédialemenl compris le double sens des expressions et les interprétations auxquelles elles pouvaient don-

* nep lieu. Je voulais qu'on plaçât l'intérêt patriotique au-dessus de ceux des partis ; je voulais la réconciliation des Français; je voulais respecter la liberté de conscience comme toutes les autres; je ne voyais aucun mal à le dire, que ce fût plus ou moins bien

^ dit. Je ne me doutais pas de ce qu'il y avait là-dessous.

Il n*est peut-être pas inutile de rappeler que le môme M. Delahaye, qui, dans l'intérêt de sa future candidature, avait, avec M. Naquet organisé le banquet de Tours, accusa le général Boulanger lorsqu'il •fut proscrit, et sur la foi de racontars anonymes, d'avoir reçu des subventions de la Compagnie de Panama, alors qu'il devait ensuite affirmer — ce qui était plus vrai — que la même Compagnie avait fourni au gouvernement des subsides pour le combattre.

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