‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 4 sur 139 · LA PREMIÈRE RENCONTRE · texte numérisé non relu

LA PREMIÈRE RENCONTRE

Le mardi de la torriblo semaine do mai 1871 qui désormais s'appelle pour l'histoire « la semaine sanglante »^ j'allais en éclaireup de Tinsurrection vers la gare Montparnasse pour remonter vers Vaugirard et Grenelle où Ton savait que les troupes de Versailles opéraient. Depuis la place Saint-Sulpice j'avais parcouru de rues désertes. Une ébauche de barricade vite abandonnée barrait à peine la rue du Luxembourg. C'était un beau jour de printemps tiède et clair rendu sinistre par la solitude et le morne silence des rue ensoleillées, aux portes et aux fenêtres closes et qui ressemblaient à des allées de cimetière.

A peine avais-je tourné l'angle de larue Vavinpour m'engager sur le boulevard Montparnasse, regardant loin devant moi, que j'aperçus Tavant-garde d'un régiment de ligne marchant en tirailleurs, rasant les maisons, la baïonnette croisée, les officiers tout près de leurs hommes. J'allai prudemment quelques pas encore, m'efîaçant de mon mieux, et j'entrevis plus loin le grosde la troupe plus serré, mais dans le même ordre, ayant en tête son colonel, un gaillard solide, blond, presque seul au milieu de la chaussée vide.

Je battis en retraite pour avertir trois ou quatre fédérés entrevus chez un marchand de vin dans le bas de la rue Vavin. A travers les grilles fermées du jardin du Luxembourg, un homme en costume de marin mehéla pour me demander des renseignements. Je l'informai qu'avant deux heures les troupes versaillaises seraient au carrefour de l'Observatoire pour pénétrer dans le Luxembourg et s'y concentrer.

— Et la poudrière 1 s'écria l'homme. 11 n'y a plus personne pour la défendre. Mais ils ne l'auront pas !

Et aussitôt il partit au pas de course vers Tendroit où avait été autrefois la Pépinière. Plus tard une terrible explosion ébranlait le carrefour où s'élève la statue du maréchal Ney, brisant toutes les vitres du voisinage sur une grande étendue.

Témoin de ce sombre drame historique, mêlé à presque toutes ses péripéties, le retrouvant avec son intense et poignante réalité dans mes souvenirs il m'a paru bien inutile de lire les histoires faites par ceux qui n'y étaient pas, qui se fiaient à des renseignements ou à des documents si souvent menteurs ou trompeurs et ne pouvant rien m'apprendre sur ce que j'avais vu et je puis dire vécu.

C'est donc bien plus lard que j'appris par les polémiques que le régiment rencontré sur le boulevard Montparnasse était le 65® de ligne et que son colo-

nel, devenu depuis général, s'appelait Georges Boulanger.

Page 1