‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 5 sur 139 · LA CARTE DE VISITE · texte numérisé non relu

LA CARTE DE VISITE

Dix-sept ans s'étaient passés depuis la lutte tragique suivie d'épouvantables massacres; Tamnistie était faite, et après bien des aventures que je n'ai pas à raconter ici, j'étais devenu secrétaire de rédaction du journal la Lvjjue fondé et dirigé par M. Andrieux, un ami de la vingtième année, que je n'avais pas revu depuis longtemps, tout en conservant pour lui Tamitié de la jeunesse.

On en était en ce moment aux combinaisons ministérielles, la Chambre cherchant une orientation après la fin de la dictature parlementaire de M. J. Ferry. L'une d'elles qui parut un instant avoir des chances, avait pour personnage principal M. Gonstans, et le ministre de la guerre désigné était un général commandant en Tunisie qui venait de faire parler de lui par un incident survenu peu de temps avant à Tunis à propos de soldats français insultés par des Italiens.

Ayant à faire la note d'informations biographiques d'usage sur les futurs ministres je priai le rédacteur militaire, jeune officier de cavalerie, élève de l'école de guerre, très intelligent, très ouvert aux idées modernes et démocratiques, de me fournir la note relative au général désigné pour le ministère de la guerre. Cette note était non pas élogieuse, mais des plus favorables au futur ministre dont elle rappelait les brillants états de service et indiquait les qualités militaires.

La combinaison avorta ; mais quelques jours après

je reçus de Tunis une carte de visite sur laquelle étaient écrits trois mots de remerciements et portant ce nom:

Général Boulanger,

J'avais à peu près oublié cette carte et le nom de celui qui l'avait envoyée, lorsqu'en 1886 je trouvai ce dernier parmi les noms des ministres du cabinet radical formé par M. de Freycinet et dans lequel ce général entrait naturellement comme ministre de la guerre, ayant pour collègues Tamiral Aube et MM. Goblet, Lockpoy et Granet.

Le ministère de la guerre avait été occupé jusquelà, à l'exception des généraux Campenon et Thibaudin, par des militaires réactionnaires, ayant gagné leurs grades sous les précédents régimes, s'efforçant d'en conserver les traditions dans l'organisation démocratique qu'il avait fallu donner à l'armée à la suite de nos désastres.

En outre, à ce moment, dont nos concitoyens oublieux n'ont pas gardé le souvenir, un double malaise pesait sur le pays, causé par le mauvais état des affaires atteignant toutes les classes, et par l'attitude provocante de l'Allemagne qui semblait chercher un conflit dans lequel la majorité des Français voyait une solution fatale de la crise. Le rôle du ministre de la guerre avait donc dans ces circonstances une importance considérable.

Aussi tout le monde fut-il vivement intéressé par l'activité dévorante du nouveau ministre qui montrait un esprit si réformateur dans le ministère et dans le domaine où jusque-là on avait été le plus routinier. Il semblait n'être, lui aussi, qu'un militaire, mais un militaire singulièrement intelligent, novateur, patriote, comme on Tétait dans la grande époque révo-

lationn^re, préoccupé avant tout du sort du soldat ot par cela même démocrate sans le savoir — ou en le sachant.

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