CHAPITRE X
LE MINISTÈRE GONSTANS
Ce fut en effet M. Constans qui devint le chef du cabinet.
Dès qu'il eut pris le pouvoir, M. Naquet qui s'était fait le négociateur et le tentateur universel, tenta de rembaucher dans le boulangisme avec Tappui de son collègue^ ami et associé M. Barbe, lui représentant que la popularité du général était invincible, sa fortune fatale, et son succès certain.
Le nouveau ministre, passé maître en intrigues parlementaires et ministérielles, éprouvé par les expériences d'une vie aventureuse et difficile qui n'avait pu lui laisser aucune illusion^ n'était pas sans savoir que, grâce à l'alliance affichée des politiqueurs boulangisles avec les réactionnaires et des intempérances dictatoriales de la Ligue, le boulangisme perdait du terrain, — ne répondit pas aux tentatives de M. Naquet, en se souvenant que Gambetta son ami, avait eu, lui aussi, une popularité considérable, et qu'il avait suffi de la soirée de la salle Saint-Biaise pour qu'elle fût ruinée et pour que les acclamations se changeassent en imprécations.
En entrant au ministère, M. Gonstans n'avait pas d*opinion préconçue ni de plan arrêté ; il ne savait s'il combattrait à outrance le boulangisme comme l'avaient fait si maladroitement ses prédécesseurs, ou s'il s'eiTorcerait de le dissoudre dans l'apaisement.
Il se réservait de prendre une résolution après l'examen de l'état des forces et des choses, en s'inspirant des circonstances. Maisil lui fallait d'abord donner à la majorité parlementaire apeurée et irritée une satisfaction, pour la pouvoir diriger.
Après s'être renseigné et avoir acquis la conviction que la Ligue des patriotes n'était qu'une force apparente, plus tapageuse que redoutable, il crut ne pouvoir faire mieux que d'en décréter la dissolution. 11 paraissait faire ainsi preuve de « poigne , » alors qu'il ne tirait qu'un coup de pistolet retentissant mais ne blessant personne. En même temps il rendait indirectement au boulangisme le service de contraindre à plus de discrétion les manifestations compromettantes delà Ligue des Patriotes détournée de son louable but originel, et rappelant vraiment trop l'association que le peuple désigna dans son langage imagé par le nom de Société des Décembraillards.
M. Laguerre, ami alors de M. Déroulède, dignitaire naturellement de la Ligue, répondit à cette mesure, en portant contre M. Gonstans une accusation scandaleuse devant la Chambre. 11 s'agissait d'une entreprise flnancière en déconfiture, à l'administration de laquelle M. Gonstans avait un moment participé.
Le ministre de l'intérieur s'expliqua avec autant de scepticisme que de bonne humeur, et fit rire rassemblée, qui passa à l'ordre du jour. Mais son parti était pris. Attaqué par les boulangistes, il devenait un ennemi du boulangisme, avec lequel il allait se mesurer, d'autant plus implacable que la presse boulangiste entamait contre lui une campagne de la de]>-
LE MÉMORIAL DE SAINT-BRELADE i21
nière violence, dans laquelle se distinguait tout particulièrement M. Mermeix.
Disposant d'une presse officieuse, jalouse et excitée par d'outrageantes polémiques, des fonds secrets, et des ressources policières, le ministre de Tinlérieur procéda aux hostilités, en faisant attaquer les personnages boulangistes les plus en vue, dont plusieurs étaient loin d'être irréprochables, et dénoncer les connivences avec les réactionnaires. Mais ce n'est pas lui qui fit le plus de mal au boulangisme ; ce senties boulangistes qui le perdirent eux-mêmes.