‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 43 sur 139 · LE SUBTERFUGE · texte numérisé non relu

LE SUBTERFUGE

On me raconta à ce moment qu'un député boulangiste, ancien officier, ami de M. Naquet, mort aujourd'hui, celui qui votait les poursuites sous prétexte « de donner au général Boulanger une occasion de se défendre », était allé trouver M. Constans, pour lui demander ce qu'il y avait de vrai dans les menaces de poursuites dirigées contre le général et les principaux membres du Comité, et dans les bruits d'arrestations alors en circulation ; et que M. Constans, après avoir feint un instant le mystère, avait répondu au député, après lui avoir préalablement fait donner sa parole d'officier de garder le secret, que les poursuites étaient décidées, et qu'il ferait le lendemain procéder aux arrestations.

Naturellement, le député n'avait rien eu de plus pressé que d'avertir le général et ses amis, comme y comptait bien M. Constans.

Quand, à Jersey, je racontai cette version au général, en lui demandant ce qu'il y avait de vrai, il me répondit :

— S'il n'y avait eu que ce député, j'aurais pu ne pas croire. Mais j'ai tenu le mandat d'amener dans mes mains. M. A..., commissaire do police, est venu m'avertir qu'il venait de le recevoir, et que dans trois heures il l'exécuterait.

LB UEHORIAL DE SAINT-BREL ADE

Ub procès élait une éventuiilité que ]e générsl n'avait pas prévue, et sur laquelle il n'avait pu cooséquemmeot réfléchir, ce qui lui était oécessairo pour décider de la conduile h tenir. Dana les menaces de procès, il n'avait jamais vu que des formes d'intimidiition ne pouvant être exécutées. Dans son ignorance (Je la vie civile et politique, d avait la naïveté de croire i\ la justice.

— .le reçus bien, me disait-il, ^es avis d'amis non politiques, m'averlissant qu'il se produisait des accu- Hutions sérieuses. Je faisais bien sincèrement et bien minutieusement mon examen de conscience, et je ne voyais rien qu'on pût me reprocher, et je ne croyais pas, par conséquent, qu'on pût me condamner.

11 avait voulu être encore moins surpris que pris ; ii avait voulu avoir toute latitude pour réfléchir et l'aire cet examen de conscience. En partant pour Bru- Nclles, il n'avait songé qu'à se mettre momentanément à l'abri d'une arrestation préventive, afin de prendre une détermination. En général qu'il élait, il croyait simplement opérer une retraite pour réorganiser ses forces, concevoir un plan et reprendre l'ofl'easive. Il ne savait pas qu'en politique, de telles retraites peuvent être des déroutes.

Un seul homme aurait pu le retenir, en lui démontrant tout le danger d'un départ qui serait considéré rnmme une fuite, et que le danger était d'autant moins grand qu'on y tenait tête ; en lui conseillant de L'hercher un refuge dans un quartier populaire, où il serait gardé par la foule, et oit son arrestation ne pourrait s'opérer sans une lutte que le gouvernement n'oserait provoquer, et enfin en lui déclarant que, s'il partait, lui resterait et prendrait pour juge le public. Je suis bien sûr que le général n'aurait pas hésité.

Mais le seul homme qui, connaissant l'intention, pouvait empêcher qu'elle s'exécutât, fut justement

celui qui partit en compagnie du général pour Bruxelles et qui fut, pour cette raison, compris dans les poursuites et proscrit comme lui.

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