LA QUESTION D ARGENT
L'Kxposition du centenaire a'étail ouverte, et pour lu public, fuisail diversion et trêve à la politique.
Pendant que la foulo courait aux spectacles des fonlaincs lumineuses et de la rue du Caire, le Comité national et celui de la Droite se préoccupaient des prochaines élections législatives.
M. Naquet, qui, lors des poursuites, s'était caché, déguisé en vieille femme, m'a-t-on assuré, était venu s'installera Londres, dans une rue voisine de Port- !and-Place, où habitait lo général; et là, il se livrait en chimiste expert k l'élaboration d'une savante combinaison de liste électorale, dans laquelle entraient Igs l'iéments les plus variés, et qui aurait pu s'appeler du boulangeo-républicate d'orléanisme cîéricalisê. Le discours de Tours était la mixture propre h relier ces éléments dans une stabilité temporaire.
Malgré les événements accomplis et la sensible décroissance que, pour tout observateur sérieux, le boulaogisme avait subie, les monarchistes, avec une étonnante candeur dans la rouerie, s'imaginaient qu'il leur suffirait, pour n'être pas reconnus et pour obtenir la
majorité, de s'affubler d'un faux-nez boulangiste. Beaucoup môme auraient fait, au besoin, une déclaration républicaine, n'enétant pas à une déclaration près.
Mais pour mener cette campagne (ou cette mascarade), il fallait des ressources. La caisse de M. Dillon était vide. Il fournissait l'attirail, les comparses, les allumeurs, la publicité ; mais il fallait qu'on lui fournît des fonds. Il dût s'entendre à cet égard avec MM. Arthur Meyer,de Mackau et de Breteuil. Quelle fut l'entente ? Je l'ignore, parce que le général l'ignorait et qu'il n'a pu me renseigner à cet égard.
Si je le savais, je le dirais avec la môme sincérité que le reste. Comme on le verra par sa correspondance, il n'ignorait pas qu'une personne, qu'il est inutile de nommer, jouissant d'une fortune considérable, faisait des sacrifices auxquels le général était en quelque sorte habitué, après les dons qui lui avaient été adressés par les donateurs, parfois anonymes, dont j'ai déjà parlé.
C'est entre M. Dillon et M. Arthur Meyer, représentant de cette personne, que se passaient les arrangements relatifs à ces sacrifices, dont le général ne connaissait pas exactement le montant, ne pouvant le calculer par les dépenses fuites, parce qu'une partie do celles-ci lui étaient dissimulées. Mais ce qu'il en savait pouvaitle renseigner sur la voracité besoigneuse de son entourage ^
1. Dans son interview du X/X» Siècle» 9 septembre, madame la duchesse d'Uzès a déclaré avoir remis l'argent à des intermédiaires, jamais au général, si ce n*est une seule fois pour acheter « quelqu'un »; et que ce « quelqu'un » a été acheté (( pas cher » pour les grands services qu'il a rendus.
Ne voyant pas que quelqu'un ait rendu de grands services, je ne sais à qui il est fait allusion, à moins que ce ne soit à l'un des policiers qui travaillaient à la fois pour le boulangisme et pour l'administration, récompensés par l'une et par l'autre et les trahissant tous deux.
LE UËMORUL DE SilKT-BREL ADB
La plupart des membres du GomiLé, à qui ne sufHsuieut pas leurs traitements de députés, recevaienl des appointements mensuels, sans parler, bien ealendu, deslibëralitésqu'ils sollicitaient deTamitié, ou qui devaient payer des services coosidérés comme lies extra. Et ces services n'étaient pas toujours commandés, il s'en faut, parle général.
J'aurai d'ailleurs h revenir sur ce sujet, pour montrer combien fut exploitée la crédule bonté de cet liomme, qui, en matière de spéculations et de roueries mercantiles, était resté un soldat.
J'avais continué à écrire au général, mais toujours avec plus de tristesse.
Ayant entretenu sous l'Empire des relations épislolaires avec des proscrits, j'avais appris combien ces •lerniers perdent vile à l'étranger la notion exacte des choses qu'ils ne peuvent plus ressaisir, et quelles illusions ils se font, vivant dans leur rêve, et ne pouvant toucher la réalité.
Il était à craindre que le général, déjà si peu préparé aux intrigues politiques, entouré uniquement désormais de courtisans intéressés et d'intrigants, n'ctant plus instruit, retenu par le contact constant avec les citoyens, bien légitimement irrité contre des proscripleurs dont il avait & se venger, ne cherchât sa revanche dans des moyens qui ne feraient que rendre la défaite irrémédiable.
Quelles lettres je lui ai écritesl Et qu'il fallait qu'il eût d'indulgence, de patience et d'amitié pour ne pas m' envoyer h tous les diables I 11 ne se plaignit qu'une fois, parce que le porteur, au lieu de transmettre dis-
crèlement l'épître, l'avait lue, et avait cru bon d'y joindre ses commentaires.
Je me lassais pourtant, je l'avoue, de ce rôle de Jérémie inutile, quand M. Saint-Martin m'informa, vers le mois de juillet^ que le général voulait me voir. Pour être sûr que je viendrais, il me faisait offrir les frais du voyage, qui devaient m'être remis le lendemain au siège du Comité, transporté alors rue Turbigo.
J'y allai doue.
Le local était plus que modeste. Quelques chaises de paille attendaient les visiteurs absents. Les belles cravates avaient disparu. Deux ou trois agents subalternes formaient toute la foule. Quelle différence avec la rue de Sèze ! Les choses ont leur éloquence. La rue de Sèze donnait le spectacle des appétits du succès, la rue de Turbigo celui deTabandon des défaites.