‹ Le mémorial de Saint-BreladeChapitre 6 sur 139 · AU MINISTERE DE LA GUERRE · texte numérisé non relu

AU MINISTERE DE LA GUERRE

A peine s'était-il installé rue Saint-Dominique que la caricature, qui en France popularise les hommes et leur donne une célébrité particulière, s'était emparée de lui pour en faire pendant plus de deux ans l'objet presque unique de ses expressions les plus laudatives ou de ses outrages les plus abjects. Les premiers essais des caricaturistes le représentèrent époussetant les toiles d'araignée de ses bureaux. En effet sa première préoccupation avait été d'épurer le personnel du ministère des éléments réactionnaires qui y dominaient. Puis étaient venues des mesures telles que Tabolition de la « retraite >^ cette poésie des villes de province, la suppression du sac pour les sentinelles, celle de la gamelle collective, à laquelle était substituée, dans les casernes, l'assiette individuelle, témoignant toutes d'une extrême sollicitude pour le soldat et l'intention de lui épargner des peines inutiles ou d'en améliorer la condition. Ces diverses mesures dont, plus tard, dans des conversations que je noterai à leur place, le général Boulanger m'a expliqué le but et la portée, étaient le résultat de ses observations et de résolutions prises depuis longtemps. En effet, des ofQciors m'ont raconté qu'étant simple capitaine, celui qui devait soulever tant d'enthousiames et de haine, annonçait qu'il ferait ce qu'il a fait quand il serait ministre de la guerre.

Ses camarades ne doutaient pas qu'il dût l'être un jour. L'un d'eux, un général commandant dans le

Rhône et qui étant de la même promotion que le général Boulanger Tavait suivi de près, disait à un journaliste, qui l'interrogeait sur le nouveau ministre de la guerre : — « Vous allez voir le plus grand metteur en scène qu'on ait jamais vu. C'est un homme qui ne peut rien faire, si simple que ce soit, sans qu'on le remarque et sans paraître extraordinaire. Il a toujours été ainsi; nous l'avons toujours connu tel depuis le jour où il est entré sous-lieutenant dans l'armée. Il a une manière à lui de commander, môme de se faire blesser, qui appelle l'attention. Qu'on réunisse cent généraux, et au milieu de tous, c'est lui presque seul qu'on verra. »

Cette opinion d'un vieux compagnon d'armes n'était que trop vraie, comme les événements l'ont prouvé.' Tel était en effet le général Boulanger, tel il avait été toujours par un don de nature qui lui a été si fatal, sans qu'il fit rien pour provoquer l'impression qu'il donnait. L'ayant connu depuis si intimement, j'ai pu constater quelle était en toute chose sa simplicité d'une correction impeccable et qui n'était pas d'ailleurs ce qu'il y avait de moins extraordinaire en lui.

L'une des singularités de ce ministre était que, malgré l'activité de ses occupations révélée par des mesures et des actes, il recevait à peu près tout le monde avec une égale urbanité, officiers, même simples soldats aussi bien que des députés, inventeurs, mères, femmes ou sœurs de militaires qu'il s'efforçait de satisfaire comme s'il eût trouvé son plaisir à contenter les gens. La nouvelle s'en était vite propagée et avait valu rapidement au nouveau ministre d'innombrables sympathies. Aussi combien depuis ai-je vu de personnes qui, en venant me trouver commençaient par me déclarer qu'elles connaissaient le général Boulanger. En effet, elles l'avaient vu et lui

avaient parlé, presque toujours pour le solliciter.

On s'est beaucoup moqué, quand fut venue la période de la proscription et des viles insultes, d'une phrase qui lui était familière : « Si c'est impossible, ça se fera; si c'est possible c'est fait. » C'est que ce diable d'homme ne croyait pas que rien fût impossible à qui voulait fermement. Et c'est aussi sincère* ment que fermement qu'il voulait satisfaire ceux qui s'adressaient à lui, ce qui est, paraît-il, le signe certain auquel on peut reconnaître. celui qui aspire à la dictature, — le véritable républicain,, suivant la formule parlementaire^ étant l'homme qui ne pense qu'à ses intérêts, tout au moins électoraux et ne songe à contenter personne.

Parmi tous les traits qui m'ont été racontés par ceux mômes qui en furent les témoins intéressés, je n'en citerai qu'un qui peint bien l'homme.

La veuve d'un officier avait son fils à Saint-Cyr. Celui-ci tomba si gravement malade, qu'on craignit de ne pouvoir le sauver. La mère qui Fallait voir chaque jour demanda à le veiller. Les règlements s'y opposaient formellement.

Tout ce que put obtenir la pauvre mère de la bienveillance d'une sœur infirmière fut qu'une lumière placée près de la fenêtre et que la veuve pouvait appercevoir de son logis lui indiquerait que son fils était toujours vivant.

Après deux nuits passées dans la contemplation inquiète de cette faible lumière, elle retrouva le malade plus affaibli encore. Elle demanda de nouveau la faveur de veiller le moribond. L'inflexible règlement n'avait pas changé.

Affolée, la veuve vint à Paris, courut au ministère de la guerre quoiqu'il fût tard et demanda à voir le ministre. Il était absent et dînait en ville. Elle fit tant qu'on lui donna l'adresse de la maison où dînait le gé-

néral Boulanger. Elle y arriva éplorée et fut sî éloquente dans sa douleur que la maîtresse de maison, qui, ayant été appelée, avait été recevoir la visiteuse, revint dire au ministre, son convive, ce qui se passait.

Le général jeta aussitôt sa serviette sur la table et se leva en disant : « Les règlements c'est une bêtise. On ne peut pas empêcher une mère de veiller son lils. » Puis allant à 1 antichambre où la visiteuse attendait avec anxiété, il lui offrit son bras, la conduisit au ministère pour dqnner télégraphiquement l'ordre de la laisser entrer, et lui ayant remis le double de cet ordre signé de lui, il la salua, en lui disant :

— « Maintenant, Madame, allez veiller votre «enfant. »

Page 1